Emily Dickinson

Emily Dickinson
Emily Dickinson

Biographie

Les Etats-Unis, depuis qu'ils possèdent une littérature indépendante de la littérature anglaise, ont produit au moins trois grands poètes: Edgar Poe, Walt Whitman, Emily Dickinson. Poe et Whitman sont aussi connus en France qu'en Amérique mais pour la plupart d'entre nous, Emily Dickinson, la nonne d'Amherst, ce n'est qu'un nom.

Amherst est une petite ville aux confins des Etats de Massachusetts et de Connecticut qui compte aujourd'hui cinq mille habitants. Paysage pittoresque. La ville est assise sur une pente au-dessus de la vallée du Gonnecticut; des collines l'entourent de tous côtés. L'été est très chaud, l'hiver très froid, beaucoup de neige. En 1830, lorsque naît Emily Dickinson, l'atmosphère morale et religieuse est celle de la Nouvelle-Angleterre. Puritains, calvinistes, les bourgeois et les paysans vont à l'office le dimanche matin et après-midi, font leur lecture quotidienne de la Bible, ne jouent guère aux cartes, n'achètent guère de romans, s'invitent peu à des thés ou à des soirées. Point d'autres fêtes que la distribution des prix du collège au mois d'août et la foire du bétail en octobre. Il y a un collège universitaire à Amherst. Il a été fondé, en 1821, afin de donner une éducation pieuse à des jeunes gens pauvres, de former des pasteurs et des missionnaires, de défendre l'orthodoxie contre les hérésies répandues par Harvard. L'église est congrégationaliste; les fidèles s'asseyent sur des bancs enclos de portes, les pasteurs prêchent souvent sur la mort et le jugement dernier. On chante les vieilles hymnes faites de quatrains aux vers octosyllabes et aux rimes croisées. La seule concession aux goûts séculiers des paroissiens, c'est une chorale, une dizaine de chanteurs aidés d'un violon, d'un violoncelle, d'une flûte, plus tard d'un petit orgue. Les fêtes chrétiennes sont célébrées en toute sévérité. Amherst ignore les arbres de Noël, les gâteaux de Pâques. Ce n'est qu'en 1864 qu'une église épiscopalienne peut s'y établir, ensuite une église catholique.

Petite ville puritaine, petite ville aussi agricole que citadine, se suffisant à elle-même. Le chemin de fer conduisant à Boston et remplaçant la diligence n'a commencé d'y passer qu'en 1863. Cependant, petite ville point dénuée d'activité intellectuelle. Outre son collège elle compte une librairie, une imprimerie, un journal hebdomadaire. On y lit le Springfield Republican, quotidien politique et littéraire, qui accueille des poèmes, des histoires humoristiques.

Tel est le milieu où naît le 10 décembre 1830 Emily-Elisabeth Dickinson, fille d'Edward Dickinson et d'Emily Norcross. Son père, Edward Dickinson, descendait, 8e génération, de Nathaniel Dickinson, originaire d'Ely (Angleterre) en 1600, qui émigra et s'installa à Watertown, près de Boston. Son grand-père, Samuel Fowler Dickinson, né le 9 octobre 1775 à Amherst, fit ses études à Dartmouth Collège. Doyen de son église, secrétaire de la mairie, membre du Sénat de Massachusets. Il bâtit la maison familiale au coin de la grand'rue et fut un des fondateurs du collège d'Amherst.

Le père d'Emily, né à Amherst le 1er janvier 1803, fit ses études à l'université de Yale et à l'école de droit de Northampton. Il s'installa comme avoué et avocat dans sa ville natale en 1826. Homme actif, considéré, d'habitudes régulières, il allait chaque matin et chaque après-midi à son bureau, portant un chapeau de feutre gris, un col haut, une cravate noire, une chaîne de montre en or sur son gilet, une canne à pomme d'or. Il était mince, sec, silencieux, hospitalier. Il avait, dit Emily dans une de ses lettres: "La démarche majestueuse de Cromwell." Il fut membre de la législature et du Sénat de Massachusetts (1839-1843), du Congrès (1853-1855), administrateur de l'Academy d'Amherst, économe du collège (1853-1873). Cultivé, mais autoritaire, il avait une riche bibliothèque de livres de droit et d'histoire, il surveillait les lectures de ses enfants et les engageait à ne pas se gâter l'esprit par des romans. Le dimanche, il allait aux offices, accompagné de sa femme qui lui tenait le bras, suivi de ses trois enfants.

Emily adorait et redoutait son père. Il n'aimait que les puddings préparés par elle, le pain pétri et cuit par elle. Il l'emmena en voyage à Boston, à Philadelphie, à Washington. "Quand papa fait sa sieste sur le canapé, disait Emily, la maison est pleine." Il mourut d'une crise cardiaque en 1874, à Boston, où il était allé défendre les intérêts de sa ville natale. On peut se demander, au point où cette affection réciproque du père et de la fille fut pour la fille un esclavage, si Edward Dickinson se douta jamais des dons poétiques d'Emily. En tout cas, ce n'était pas un homme banal. Un après-midi de septembre 1850, il sonna les cloches de l'église pour appeler l'attention de ses concitoyens sur un extraordinaire coucher de soleil. Rien d'étonnant qu'Emily ait consacré de nombreux poèmes à célébrer le chant des oiseaux. Son père, déjà malade, âgé de soixante-dix ans, traversait en pantoufles sa cour pleine de neige pour aller donner à manger aux moineaux, éparpillant le grain, puis se cachant afin que les moineaux ne fussent pas intimidés. "Son cœur était pur et terrible, écrivait Emily lorsqu'il mourut, mais je ne crois pas qu'il en existe de pareil."

Sa femme, Emily Norcross, née en 1805, plus jeune que son mari d'un an et demi, était originaire de Monson (Massachusetts). Ils s'étaient rencontrés tandis qu'il étudiait à Yale, elle au collège des jeunes filles de New-Haven. Elle lui apporta en dot quelques beaux meubles, une grande table d'acajou, de l'argenterie. Elle s'habillait de soie noire pour aller à l'église. C'était une épouse docile, une bonne ménagère, probablement une mère de famille qui ne comprenait pas grand-chose à ses enfants. Emily se plaignit un jour à Higginson de n'avoir jamais eu de "mère, de femme vers qui l'on court lorsqu'on a un ennui". Il semble bien que Mrs. Dickinson, pas plus que son mari, ne se douta jamais des dons poétiques de sa fille aînée. Un an après la mort de son mari, en juin 1875, Mrs. Dickinson eut une attaque et demeura paralysée jusqu'à sa mort, le 14 novembre 1882. Elle ne pouvait plus lever la tête pour boire, elle ne se souvenait même plus d'avoir perdu son mari. Ce fut Emily qui la soigna, tandis que sa soeur Lavinia prenait la direction du ménage. Nous n'avons point de détails sur ces sept ans d'intimité entre la mère et la fille. De nombreux poèmes, dont on ignore les dates, mais qu'on peut supposer écrits après la mort de ses père et mère, indiquent que les deuils de famille furent pour Emily une source constante de méditations. Elle se demandait avec angoisse ce qui peut subsister, après la tombe, de nos proches et de leurs sentiments envers nous, s'il faut prier pour eux ou les supposer anéantis à jamais. Tous ses poèmes sur la mort et sur l'au-delà sont parmi les plus intenses de son œuvre.

Le frère aîné d'Emily, William Austin Dickinson, né le 16 avril 1829, ressemblait et ne ressemblait pas à son père. Il avait le sens des affaires, mais était moins ambitieux, moins entreprenant. Il avait plus d'esprit, était plus enclin à la bonne humeur, au bavardage. Il fit ses études au collège d'Amherst, puis à l'école de droit de Harvard. Il devint l'associé et le successeur de son père comme administrateur et économe du collège. En dehors de son métier d'avoué, il s'occupa des affaires municipales, fit planter d'arbres le mail de la commune, bâtir une nouvelle église, établir un nouveau cimetière. Il aimait la peinture, la musique, la poésie, écrivait des vers qui n'étaient qu'honorables. En 1856, il épousa Susan Huntington Gilbert, fille d'un aubergiste, ancienne compagne d'Emily au collège d'Amherst, jeune femme brillante et coquette, spirituelle, médisante, aimant les réceptions, les visites, la société. Ils habitaient une maison toute proche de celle des parents Dickinson. Ils eurent trois enfants, dont un fils Gilbert, garçon maladif, très aimé d'Emily, qui mourut à l'âge de neuf ans, une fille Martha, qui épousa un Français et devint Mme Bianchi.

Les relations entre Emily et sa belle-soeur furent tantôt amicales, tantôt tendues, tantôt simplement cordiales. Elles s'envoyaient des billets et des fleurs. Emily disait que Sue lui avait appris autant de choses que Shakespeare, ce qui signifie sans doute autant de mauvaises choses que de bonnes. Elle ajoutait qu'elle avait montré à Sue des hauteurs que celle-ci n'avait jamais vues. Le plus grave incident entre Emily et Sue fut la publication en 1866, dans le Springfield Republican, d'un poème transmis par Sue contre la volonté d'Emily. En 1879, dans une lettre à Higginson, Emily traite Sue de "pseudo-sister". Austin Dickinson mourut en 1895, Sue, en 1913. Leur fille, Mme Dickinson-Bianchi, a joué un rôle important dans la publication des poèmes et des lettres de sa tante.

La jeune soeur d'Emily, Lavinia dite Vinnie, née le 28 février 1833, fut sa meilleure amie et confidente. Emily a écrit que le lien entre elle et sa soeur était indissoluble, que la vie sans Vinnie lui serait une terreur et le paradis dénué d'attrait. Lavinia était plus mondaine et meilleure ménagère que sa soeur aînée. Elle était plus jolie, avait le nez mieux fait, la bouche moins grande, le visage moins naïf et moins austère Elle fut au courant de l'aventure sentimentale d'Emily et n'en voulut jamais rien révéler. La légende prétend que le pasteur Charles Wadsworth vint rendre visite à Emily un jour que les parents étaient absents et que Vinnie se précipita chez Sue en criant: "Emily veut s'enfuir avec un homme marié !"

Vinnie aimait les chat. Si nous en croyons les lettres d'Emily, elle en avait toujours quatre ou cinq autour d'elle. Elle aussi écrivait des vers. Elle allait aux offices du dimanche alors qu'Emily n'y allait plus. Après la mort du père et la maladie de la mère, ce fut Vinnie qui gouverna la maison, reçut les visiteurs et les fournisseurs. Emily ne quittait plus sa mère ou sa chambre que pour descendre, vers le soir, au jardin. Les deux soeurs étaient de même taille. C'est sur Vinnie que la couturière prenait les mesures des robes blanches d'Emily et les essayait.

Il faut dire à l'honneur de Vinnie qu'elle poussa Mrs. Todd à déchiffrer, à classer, à publier les manuscrits d'Emily. Sur ses vieux jours, Mrs. Todd, qui s'était brouillée avec elle, la dépeint comme une petite vieille toute ridée, ayant de fausses dents, des mains déformées et sales, portant des bas de coton blanc, toujours habillée de la même robe de flanelle bleue. Elle vivait avec une bonne aussi âgée qu'elle-même, d'origine irlandaise, Maggie Maher. Toutes deux mangeaient dans la même salle à manger, mais chacune à une table différente et en se tournant le dos pour observer les distances. Vinnie mourut le 31 août 1899, treize ans après sa soeur.

Enfance et jeunesse

Emily Dickinson n'aimait pas les déménagements et emménagements. Elle les trouvait pires que la peste, bien que toutes ses affaires, à ce qu'elle dit, pussent tenir dans un carton à chapeaux. Elle habita deux maisons. De 1830 à 1840, la maison bâtie par son grand-père, située dans la grand'rue; de 1840 à 1855, une maison dans la rue du Nord; de 1855 à sa mort, de nouveau la maison de son grand-père. Dans les deux cas, de grandes maisons en briques. Celle de la grand'rue comportait une haie de sapins noirs, deux portes donnant sur la rue, une large porte à battants ombragée d'un pin, sur la droite une porte plus petite. Derrière, se trouvaient un jardin, une grange, où logeaient un domestique et un cheval, plus loin une prairie appartenant aux Dickinson. Cette prairie jouera un rôle important dans la publication des poèmes. On se chauffait au bois chez les Dickinson, on s'éclairait à l'huile ou à la chandelle.

Nous n'avons guère de détails sur l'enfance d'Emily. D'après ses poèmes, c'était une fillette très sensible à la nature et aux saisons, de santé délicate. Elle aimait les papillons, les abeilles, les oiseaux, les grenouilles. Elle faisait avec son frère et sa soeur des promenades dans les prés et les bois. Elle avait peur des vipères. Elle n'était pas toujours obéissante, alors on l'enfermait dans une pièce de débarras où il faisait froid. Bien qu'elle ait dit elle-même qu'elle n'avait pas reçu d'éducation, elle alla jusqu'à onze ans à l'école primaire, ensuite à l'Academy d'Amherst qui était une sorte de collège. Cette académie avait environ deux cents élèves. L'année scolaire était partagée en quatre trimestres, septembre, janvier, mars, juin, avec une quinzaine de vacances entre chaque trimestre. Emily y étudia l'anglais, le latin, le français, l'allemand, l'histoire, la botanique, la géologie, la philosophie. Chez elle, elle apprenait le chant et le piano avec une de ses tantes. Elle dut plusieurs fois, notamment durant l'automne et l'hiver de 1845 et de 1846, interrompre ses études à cause de rhumes persistants, de crises de toux. Durant ces vacances forcées, elle apprit à coudre, à cultiver le jardin, à cuire le pain. Besognes où elle fut engagée toute sa vie. En 1847-1848, elle fut pensionnaire au séminaire (école supérieure) de Mount Holyoke à South Hadley.

Les premières lettres d'Emily que nous ayons sont adressées à deux anciennes compagnes de l'Academy d'Amherst, Jane Humphrey et Abiah Root. De ces lettres on neuf inférer qu'au séminaire de Mount Holyoke, Emily Dickinson fut une bonne élève, réussissant dans ses examens, de santé délicate, célèbre auprès de ses camarades pour son indépendance d'esprit, ses dons de conversation, son amour de la solitude. Elle refusa de se faire inscrire parmi les converties, que tentait d'encourager la directrice, puritaine dévote. Elle refusa d'aller voir une ménagerie. Elle était attachée à ses maîtresses et à ses compagnes. Elle était plus attachée à sa famille, aux souvenirs et aux habitudes de sa maison. Ecrivait-elle déjà des vers ? Il semble bien. Elle rentra chez elle, en 1848, pour vivre des années tragiques.

Histoires d'amour et d'amitié

De l'hiver 1847-1848 au début de 1850, Edward Dickinson employa dans ses bureaux un secrétaire nommé Benjamin Franklin Newton, né à Worcester le 19 mars 1821, étudiant en droit, jeune homme atteint de tuberculose pulmonaire, cultivé, unitarien, très pieux, épris d'idées socialistes. Une grande sympathie s'établit bientôt entre le secrétaire et les deux soeurs Dickinson, spécialement Emily. II leur prêtait des livres nouveaux, entre autres les poèmes de Ralph Waldo Emerson. Il les éclairait sur le mouvement littéraire et philosophique, leur parlait de la nature, de Dieu, du monde spirituel. Emily lui lisait ses poèmes. Il les aimait, disait qu'un jour elle serait honorée comme une grande poètesse. Elle l'appelait son précepteur, son répétiteur, son frère aîné. A quel point leur amitié fut-elle proche de l'amour ? Une légende veut qu'il passait à Emily des livres en les cachant dans un arbre près de la porte. Une autre légende qu'ils eurent des rendez-vous dans le jardin et qu'un soir Edward Dickinson surprit sa fille et son secrétaire en tendre conversation sous le clair de lune. Il mit opposition à tout projet de mariage. Sur quoi B. F. Newton retourna à Worcester, s'en fut travailler chez un autre avoué. Un an après, le 4 juin 1851, de plus en plus malade, il épousa miss Sarah Warner Rugg qui avait douze ans de plus que lui. Il s'installa à son compte, fut nommé procureur. Sa maladie s'aggravant, il mit ordre à ses affaires et mourut le 24 mars 1853. Il semble qu'Emily et Newton continuèrent de correspondre. Elle apprit sa mort sans doute par une notice publiée dans le Springfield Republican, le 26 mars 1853. La nature et la profondeur du sentiment d'Emily pour B. F. Newton apparaissent dans une lettre qui ne fut publiée qu'en 1933. Elle porte la date du 13 janvier 1854 et fut adressée au Révérend Edward Haie, pasteur de l'église unitarienne de Worcester. Emily veut s'assurer que Newton est mort en acceptant la volonté de Dieu, qu'il est au paradis. Emily avait des moments d'incroyance, elle avait aussi des moments de foi convaincue. Dans une autre lettre, à Thomas Wentworth Higginson, 25 avril 1862, Emily reparle d'un ami qui lui enseigna l'Immortalité, "mais s'en approchant lui-même trop près, il ne revint jamais. Bientôt après mon répétiteur mourut et pendant plusieurs années mon lexique fut mon seul compagnon". Quel lexique ? Sans doute le dictionnaire Webster, qu'Emily ne cessait de consulter.

Si l'on peut affirmer que B. F. Newton fut pour Emily un précepteur intellectuel et métaphysique, on ne peut affirmer qu'elle le considéra jamais comme un mari possible. Il y a des poèmes où elle dit que nous n'apprécions un trésor qu'après l'avoir vu glisser entre nos doigts, qu'il existe un livre donné par un ami qu'elle ne peut lire sans interrompre sa lecture de larmes. Et les lettres qu'elle écrit à son frère, en 1853, sont teintées de mélancolie.

Au printemps 1854, Emily passe trois semaines à Washington avec son père, membre de la Chambre des représentants, sa mère, sa soeur Vinnie. D'après une lettre à Mrs. Holland, elle s'est bien amusée à Washington. Elle a vu beaucoup de beaux messieurs et de belles dames, entendu de beaux concerts de musique chantée. Elle a pris le bateau sur le Potomac pour aller voir à Mount Vernon la tombe et la maison du général Washington. Durant le retour, elle s'arrête à Philadelphie. Elle y rencontre ce qu'on pourrait appeler la grande aventure sentimentale et poétique de sa vie. Elle entend prêcher à l'église presbytérienne d'Arch street le Révérend Charles Wadsworth, pasteur de l'église. Elle avait vingt-quatre ans, lui quarante ans. C'était un homme de grande taille, une grosse tête ronde, de grands yeux noirs derrière des lunettes. Il était marié à une femme qu'il aimait beaucoup, père de deux enfants, pasteur très apprécié de ses paroissiens pour ses sermons soignés et sévères, sa vie discrète, sa bienveillance. Emily allât-elle le trouver pour lui demander conseil sur sa vie spirituelle ? Nous ne savons quasiment rien de ce qui se passa entre eux. Le fait certain, c'est qu'Emily devint amoureuse de lui, amoureuse jusqu'à la fin de ses jours. Il lui inspira ses poèmes les plus émouvants. Elle conserva dans sa chambre le portrait de Wadsworth entouré d'un cadre doré. Il mourut le Ier avril 1882, et cette date devint pour Emily la date suprême. Elle ne consentit à croire au paradis que dans l'espérance de le revoir. Elle garda comme sa relique la plus précieuse le volume des sermons de Wadsworth que ses amis avaient publiés. Ils échangèrent des lettres, des fleurs, des boucles de cheveux. Combien de lettres s'adressèrent-ils — une boîte d'ébène toute remplie, dit un poème — et quels en étaient la teneur, le ton ? Sur l'ordre d'Emily leur correspondance mutuelle fut brûlée par Vinnie aussitôt après la mort de sa soeur. Si l'on s'en rapporte aux poèmes, cet amour fut, chez Emily, aussi intense que platonique, si réellement il demeura platonique comme les poèmes le donnent à entendre. Ce fut surtout un amour d'imagination. Il semble tout de même bien que le pasteur s'y prêta quelque peu, au moins dans les débuts. Le biographe d'Emily, C. F. Whicher, distingue trois phases: Emily espéra, craignit, désespéra et continua d'aimer, se réfugiant dans l'idée d'un mariage spirituel après la mort. Sur les faits eux-mêmes le frère d'Emily, sa soeur et sa belle-soeur, se sont montrés réticents. Du texte même des poèmes il est difficile de tirer aucune conclusion précise sinon qu'en imagination Emily aima le pasteur Wadsworth, de 1854 jusqu'à la fin de sa vie. Combien de fois alla-t-elle le voir à Philadelphie si jamais elle l'y alla voir ? Combien de lettres échangèrent-ils ? On ne sait pas.

En février ou mars 1860, le pasteur Wadsworth vint rendre visite à un ami, James Dixon Clark, qui habitait à Northampton, tout près d'Amherst, et qui était aussi un ami des Dickinson. Il en profita pour aller voir Emily. Vinnie était absente, en voyage à Boston chez ses cousines Norcross. Il faisait très froid. Emily nous dit, dans un de ses poèmes, qu'elle était réchauffée, non par son châle de mérinos, mais par l'ardeur de son cœur. Le pasteur était vêtu de deuil. Emily imagina-t-elle un instant qu'il était veuf ? Elle lui demande: "Quelqu'un est mort ?" Oui, répondit-il, ma mère. Sa mère, en effet, était morte le 1er octobre 1859.

Une autre visite eut lieu probablement en août ou septembre 1861. Le temps était chaud, le cœur d'Emily glacé d'angoisse. Le pasteur était sombre, Emily lui demanda s'il avait quelque ennui. Il répondit que sa vie était pleine de noirs secrets et qu'il s'attendait à mourir à tout moment. Emily dut comprendre qu'il cherchait à se débarrasser d'une adoration qui lui pesait. Peu après, il décida de quitter sa paroisse de Philadelphie pour une autre paroisse à San Francisco, la paroisse du Calvaire. Il le lui confirma sans doute par lettre au printemps de 1862. Emily désormais se surnomma "l'impératrice du Calvaire". Son désespoir, exprimé avec tant d'intensité dans divers poèmes, doit dater de ce moment-là. S'en alla-t-il pour s'éloigner d'une amitié pressante et importune ? Proposa-t-il à Emily de s'enfuir avec lui et refusa-t-elle ? Autant d'inconnues. A cause de la guerre civile, il fit route par Panama. Son voyage dura trois semaines.

Emily ne revit le pasteur Wadsworth qu'en 1880, dix ans après qu'il était revenu de San Francisco à Philadelphie. Elle s'était remise à lui écrire, confiant ses lettres à une amie qui mettait sur les enveloppes l'adresse du pasteur. C'est donc que Wadsworth ne lui écrivait plus et ne lui avait pas indiqué sa nouvelle adresse. La visite de 1880 était inattendue. Ce fut Vinnie qui reçut le pasteur et qui dit à Emily: "Emily, le monsieur qui a une grosse voix désire te voir." Emily lui demanda d'où il venait et pourquoi il n'avait pas annoncé sa visite. "Je ne savais pas que je viendrais, répondit-il. Je suis descendu de ma chaire pour prendre le train." Elle lui demanda combien de temps avait duré le voyage. "Vingt ans", répondit-il, voulant sans doute indiquer qu'ils ne s'étaient pas revus depuis 1861. On n'a pas de détails sur leur entretien, sinon qu'il lui dit que son fils cadet lui rappelait Emily et que son plus jeune fils s'intéressait beaucoup aux grenouilles. Emily répliqua qu'elle avait toujours pensé aux enfants de Wadsworth comme "à ses chiens de garde". Sur quoi ils se séparèrent. Charles Wadsworth mourut à Philadelphie le Ier avril 1882. Emily devait encore vivre quatre ans. Emily désormais regarda le Ier avril comme une date sacrée, un jour de deuil.

Depuis 1862 elle s'était confinée dans la solitude. Elle ne s'habillait que de blanc, ne quittait sa chambre ou ne sortait de sa maison que vers le soir pour s'occuper des fleurs du jardin. Elle écrivait et recevait beaucoup de lettres. Les gens d'Amherst la trouvaient bizarre, la considéraient comme la curiosité du pays. En 1864 et 1865, elle faillit perdre la vue et dut faire deux séjours à Boston pour se faire soigner les yeux.

Elle contracta deux importantes amitiés littéraires dans les vingt dernières années de sa vie, le colonel Thomas Wentworth Higginson et Mrs. Mabel Loomis Todd.

Thomas Wentworth Higginson, conférencier, critique écrivant dans l'Atlantic Monthly, jouissait d'une haute considération auprès du public américain. Durant la guerre de Sécession, il recruta un régiment et fut nommé colonel. Emily lui écrivit pour la première fois le 15 avril 1862, lui avoua qu'elle faisait des vers, lui envoya quelques poèmes, demandant si ces poèmes lui paraissaient vivants. Leur correspondance continue jusqu'en 1884, se fait de plus en plus familière et intime. Elle signe toutes ses lettres: Votre élève. La seconde lettre est datée du 25 avril 1862. Emily répond à diverses question. Elle refuse de dire son âge, avoue qu'elle écrit des poèmes "depuis l'hiver dernier". Ses lectures ? John Keats, Robert et Elizabeth Browning, John Ruskin, surtout la Bible et William Shakespeare. Elle n'a jamais lu Whitman.

Puis elle eut un second ami, C. Wadsworth. Celui-là ne voulut pas qu'elle fût son élève et quitta le pays. Ses compagnons actuels sont les collines, le coucher du soleil, un chien nommé Carlo, grand comme elle-même. Elle fait ensuite des confidences sur sa famille, son frère. Sa mère est indifférente à toute pensée, son père ne s'occupe que de ses papiers d'affaires. Il lui achète des livres, mais lui demande de ne pas les lire, "de crainte que cela ne lui dérange l'esprit".

Une lettre de juillet 1862 renferme d'autres confidences. Elle refuse d'envoyer son portrait. Elle se contente de le dessiner en quelques mots. Elle est petite comme le roitelet. Ses cheveux sont brun roux comme la bogue du marron, ses yeux comme le sherry que l'invité laisse au fond du verre. Elle redit que ses compagnons préférés sont le papillon, le lézard, l'orchidée. De nouveau elle s'en rapporte aux bons conseils d'Higginson. Celui-ci lui reprochait des fautes d'orthographe, des irrégularités de grammaire et de métrique. À quoi elle répond qu'elle ne peut écrire qu'à sa façon. Dans une autre lettre de la même époque, elle fait l'éloge de son chien Carlo "parce qu'il est muet et brave".

Higginson ne put aller la voir en 1862-1863 à cause de la guerre civile. Elle n'y fait allusion dans sa correspondance que pour regretter qu'elle entraîne tant de morts. On ne saurait même dire si elle a pris parti pour le Nord ou pour le Sud.

En 1864, Higginson est blessé. Emily écrit qu'elle est à Boston, ses yeux sont malades, Carlo n'a pu l'accompagner. Il mourra en 1865. La même année, elle réinvite Higginson à venir la voir à Amherst. Elle a toujours mal aux yeux, mais son père veut la garder auprès de lui. Elle regrette Carlo. Nouvelle invitation en 1867, qu'il ne s'attende pas à trouver une femme extraordinaire. "Ma vie a été trop simple et trop sévère pour embarrasser qui que ce soit." Elle ne sort jamais pour aller dans une autre maison ou une autre ville.

La première visite d'Higginson a lieu le 16 août 1870. Nous avons deux lettres de lui à sa femme concernant cette visite. "Petite ville tranquille, dit-il en substance, grande maison de brique avec un jardin, grand salon frais et austère. Arrive une femme petite, toute simple, pas belle, deux bandeaux de cheveux roux, un corsage de piqué blanc et un châle vert." Elle lui tend deux lys d'une manière enfantine et lui dit qu'elle est intimidée. Elle se met à parler abondamment. Entre autres choses, elle lui dit que la poésie est ce qui l'émeut au point de lui donner froid, de lui donner l'impression physique qu'on lui scalpe la tête. La seule sensation de vivre est pour elle une joie. Elle n'éprouve pas le besoin d'aller voir d'autres gens. Son père est un homme sec et silencieux. C'est elle qui lui fait son pain et ses puddings. Autres confidences: elle n'a pas su lire l'heure avant l'âge de quinze ans. Sa mère n'a jamais été une mère pour elle. Dès que ses yeux lui ont permis de se remettre à lire elle a relu Shakespeare. "Il n'est pas besoin d'autre livre." Il y eut deux entretiens. Higginson conclut: "Je n'ai jamais été avec personne qui m'ait autant usé les nerfs. Sans me toucher elle m'épuisait. Je suis content de ne pas vivre auprès d'elle."

D'après d'autres lettres, Higginson la considérait comme un mélange de poète et de demi-toquée. La solitude où Emily s'était confinée lui faisait peur et horreur. Maintes fois il lui conseilla d'en sortir. A cette époque (1870) Mrs. Higginson est malade. Emily lui écrit qu'elle voudrait bien la connaître et la conseiller. Elle joint à sa lettre un brin de fougère. La seconde visite du colonel Higginson a lieu le 3 décembre 1873. Emily le reçoit encore habillée de blanc et de nouveau lui offre un lys. En juillet 1874, elle lui raconte la mort de son père. C'est avec elle qu'il a passé son dernier après-midi à la maison. C'est elle qui l'a réveillé pour qu'il allât prendre le train. "Je suis contente, dit-elle, que l'Immortalité existe. Mais j'aurais aimé m'en assurer moi-même avant de lui confier mon père." Un an après, elle lui annonce que sa mère est paralysée et a perdu la tête. "La maison est si loin de la maison, dit-elle, depuis que papa est mort." Elle écrit toujours des vers, elle n'a pas d'autre compagnie. Elle n'a pas lu Ivan Tourgueniev, qu'Higginson lui avait conseillé. Elle vient de lire Men and Women de Robert Browning, "c'est un grand livre", et ajoute en post-scriptum une phrase qu'Edgar Poe aurait pu signer: "La nature est une maison hantée, mais l'art est une maison qui essaie d'être hantée."

En 1876, elle envoie à Higginson Daniel Deronda de George Eliot. Elle mène toujours la même existence, de brèves promenades, quelques lectures, sommeil. Mrs. Jackson lui a suggéré de publier des vers ou de la prose dans une anthologie, elle a refusé. Elle écrit encore à Mrs. Higginson, lui envoie des fleurs et le volume d'Emerson, Représentative Men, "un livre de granit pour qu'elle s'y appuie". Elle remercie Higginson du dernier livre qu'il a publié, mais en parle fort peu distinctement. Elle le prie de revenir la voir.

Mrs. Higginson meurt le 2 septembre 1877. Dans sa lettre de condoléances, Emily écrit: "Etre humain, c'est plus qu'être divin, car lorsque le Christ était divin il ne fut pas satisfait jusqu'à ce qu'il eût été humain."

En janvier 1878, elle apprend que le colonel Higginson va se remarier avec une femme de lettres. Elle le félicite d'avoir, comme Christophe Colomb, trouvé la route des Indes. Elle le remercie d'un livre récent de critique, Short studies in American literature. Ses commentaires sont brefs: "Poe, je le connais trop peu pour avoir une opinion; Hawthorne effraye et attire; sur Howells et James on hésite."

En février 1880, Higginson devient père d'une fillette, Louisa: "Je ne connais que peu de chose aux poupons, dit Emily, mais je les aime tendrement. Ils me paraissent être une nation en peluche, une race en duvet. Roucoule-t-elle discrètement ?"

La correspondance cesse en 1884, deux ans avant la mort d'Emily. On a dit qu'Higginson n'avait pas compris grand-chose au caractère et au tempérament poétique de son élève. Il lui déconseillait la solitude, il la considérait comme une personne excentrique, un génie rebelle à toute discipline. Pour lui c'était une poétesse comme mainte autre poétesse anglaise ou américaine de son temps. Bien qu'elle eût coutume de se dire son élève, il n'exerça sur elle aucune influence. Toutefois, il aida Mrs. Mabel Loomis Todd dans son travail de classement et de recopie des manuscrits d'Emily. Il l'aida également à trouver un éditeur, tout en ne manifestant pas grande confiance dans le succès de l'entreprise. La remarque la plus intéressante qu'il ait laissée sur l'œuvre d'Emily, ce fut lors du succès inattendu du premier livre de poèmes (1890). Il en parlait avec une femme qui avait publié deux recueils de vers, Mrs. Ford. Celle-ci lui disait que les poèmes d'Emily étaient beaux, concentrés, mais qu'ils la faisaient penser aux orchidées, plantes qui se dressent en l'air sans racines visibles dans la terre. Higginson répondit que ces poèmes devaient être lus dans leur suite, dans leur ensemble, qu'ainsi ils s'expliquaient l'un l'autre et montraient ce qui avait été pour Emily Dickinson "la philosophie de sa vie".

Les lecteurs d'Emily Dickinson doivent une dette immense à Mrs. Mabel Loomis Todd. C'était une charmante jeune femme, épouse d'un astronome qui dirigea l'observatoire du collège d'Amherst, très cultivée, ayant beaucoup voyagé, connaissant la musique, jouant admirablement du piano. Elle vint s'installer à Amherst en 1881, dans le voisinage des deux ménages Dickinson, Emily et sa soeur, Austin et sa femme. Elle fut aussitôt de leurs intimes. Elle connut donc Emily pendant cinq ans. Elle venait souvent jouer du piano dans le salon des Dickinson, des musiques qu'Emily ne connaissait pas, Bach, Haydn, Chopin, Scarlatti. Emily descendait de sa chambre, vêtue de blanc, elle restait à écouter dans le vestibule. Elles s'envoyaient mutuellement des billets, des cadeaux, des fleurs naturelles ou des fleurs peintes. Les billets d'Emily sont assez contournés. A l'envoi d'un panneau où sont peints des lys, elle répond: "Donner du bonheur, c'est sacré, peut-être le travail des anges, dont les occupations sont cachées." (Hiver 1882.)

D'autres fois elle lui adresse des poèmes qu'elle vient d'écrire ou de recopier. En 1885, le ménage Todd fait un séjour en Europe. Emily leur recommande d'aller à Stratford-upon-Avon et de "toucher Shakespeare pour elle". Dans une autre lettre elle dit qu'on ne saurait faire de reproches à Othello, car il a mis en pratique le précepte de la Bible: "tu n'auras point d'autres dieux que moi". S'excusant de rester cachée quand viennent des visiteurs, Emily cite les paroles d'Adam: "J'ai eu peur et je me suis caché."

Parmi les autres amis personnels et littéraires d'Emily, il faut citer le Dr Holland et sa femme, Mr. et Mrs. Samuel Bowles, directeur du Springfield Republican. Le Dr Holland était co-éditeur de ce journal. Il y faisait paraître des articles et des poèmes. Emily lui écrit qu'elle lit tous les jours à sa soeur Vinnie le Springfield Republican, surtout les accidents de Chemin de fer et autres accidents car c'est ce qui intéresse Vinnie. Une lettre d'un dimanche d'automne 1853 conte qu'un pasteur vient de prêcher un sermon sur la mort et le jugement dernier. Elle en a été effrayée, ajoute un poème commençant par ces vers: La vérité est aussi vieille que Dieu / Sa double identité / Et durera aussi longtemps que Lui / Une co-éternité.

Une lettre d'un dimanche 1855 conte le remménagement de la famille dans la maison du grand-père quittée en 1840. Elle vient de relire l'Apocalypse et suppose que le paradis, c'est un ciel plus bleu et plus vaste que le plus vaste ciel qu'elle ait vu en juin. On nettoie la maison. J'aime mieux la peste, dit-elle, c'est plus classique et moins cruel. D'autres lettres renferment des poèmes. En 1876, Emily observe que c'est l'automne. Les zinnias sont morts. Diek, le jardinier des Dickinson, a perdu sa petite fille de la fièvre scarlatine. "Ah ! démocratie Death !", s'écrie Emily.

Le Dr Holland meurt en 1881. "Dans quelque temps vous vous souviendrez qu'il existe un ciel, écrit Emily à Mrs. Holland. Vous ne pouvez vous en souvenir maintenant. Jésus vous le pardonnera. Il se souviendra de sa brebis tondue. Le défunt était comme un enfant avec le Père Céleste, il a passé de la confiance à la compréhension, peut-être n'est-ce qu'un pas." La puritaine chez elle a survécu à l'incroyante. Elle conclut: "Je voudrais savoir s'il savait qu'il s'en allait, s'il vous a parlé."

Les lettres d'Emily à Samuel Bowles, directeur du Springfield Republican, et à sa femme vont de 1858 à 1881. C'est dans une lettre à Samuel Bowles (1858) qu'Emily affirme que "ses amis forment son domaine". C'est l'automne, dit-elle, les hommes fauchent les regains; les melons sont plus petits que ceux de juin, mais plus parfumés.

L'hiver suivant, dans une lettre à Mrs. Bowles, elle décrit le mauvais temps: "Il neige, et puis il pleut, et puis de frêles brouillards pendent comme des voiles autour des maisons, et puis le jour devient topaze comme une épingle à chapeau." Elle met ses doigts sur les carreaux de la fenêtre, essayant de penser au vol des oiseaux. Elle parle de toutes ces choses avec son chien Carlo, dont les yeux comprennent. Une lettre du nouvel an 1859, joint aux voeux habituels un baiser brun de Carlo et un baiser gris et blanc de Pussy.

En 1864, elle envoie à Mrs. Bowles un volume de Robert Browning rt un volume de Charlotte Brontë. Elle avait une grande admiration pour les Brontë, surtout pour Emily qu'elle qualifiait de "gigantesque".

La même année, Mrs. Bowles tombe malade. Emily lui écrit qu'elle prie pour elle, "un humble sanctuaire, nos genoux, mais la Madone regarde d'abord le cœur". Il est curieux de trouver chez une Puritaine comme Emily Dickinson une tendre et confiante dévotion envers la Vierge Marie. Les lettres d'Emily à Mary Bowles sont parmi les plus affectueuses qu'elle ait écrites. Elles sont émaillées de citations bibliques. En 1880, elle parle à Mary Bowles de son père, Edward Dickinson. Puis ajoute: "L'immortalité est un hôte sacré, mais quand elle devient pour vous et pour nous un membre de la famille, le lien est plus vif."

La seule amie d'Emily qui la poussa vivement à publier ses poèmes fut Mrs. Helen Hunt, qui devint ensuite Mrs. Jackson, son premier mari ayant été tué pendant la guerre civile. Helen Jackson, entre 1870 et 1884, était un écrivain connu. Elle avait publié des poèmes, des romans, des anthologies. Elle sollicita des poèmes d'Emily en 1876, 1878, 1884, et demanda, en 1884, d'être l'exécutrice testamentaire d'Emily, qui était gravement malade, mais elle mourut en août 1885, près d'un an avant Emily.

La nonne d'Amherst

Emily Dickinson, dans ses dernières années, devient la légendaire nonne d'Amherst, la vieille fille excentrique toujours habillée de blanc, celle qu'on ne voit plus en ville, qui ne se montre plus aux visiteurs, qui ne sort plus qu'au jour tombant pour aller soigner ses fleurs dans le jardin.

Ce portrait devient à peu près exact en 1862, après le départ du pasteur Wadsworth pour la Californie. Jusqu'alors elle avait témoigné un grand goût pour la solitude, mais elle n'était pas une recluse. Elle n'assistait guère aux offices du dimanche, tout de même elle causait avec les visiteurs, faisait des promenades avec son chien Carlo, accompagnait son père, son frère, sa soeur, sa belle-soeur dans leurs visites, dans leurs excursions en voiture. À partir de 1862 son existence devient de plus en plus solitaire. En 1864 et 1865, ses yeux malades l'obligent à passer quelques mois à Boston dans une pension de famille où se trouvent ses cousines Louisa et Frances Norcross. Elle évite toute autre compagnie. Elle comptait y retourner en 1866. Son père, dit-elle, "ne le veut pas parce qu'il a l'habitude de moi". Dès lors on peut dire qu'elle s'enferme dans sa maison et dans sa chambre. Elle ne sort de chez elle que pour les réunions annuelles du collège, à quoi elle renonce dès 1870. Elle continue de faire le pain et les puddings de la famille, elle écrit et reçoit beaucoup de lettres. Mais sa réclusion devient de plus en plus absolue, à tel point que les gens d'Amherst la disent "intelligente mais bizarre". Pour quelles raisons ? Durant sept ans, de 1875 à 1882, elle doit s'occuper de sa mère paralysée. Ensuite elle ne veut plus voir personne. On ne peut que supposer qu'elle préférait s'abandonner à ses regrets d'amour déçu, à ses rêves de poèmes qu'elle accumulait dans une malle en bois de camphrier. En outre, elle était souvent malade; elle souffrait de troubles rénaux et avait des troubles de la vue. Elle ne descendait même plus de sa chambre pour accueillir un ami aussi cher que Samuel Bowles. Dans des lettres qu'on a publiées, il n'y a presque point d'autres allusions à la guerre de Sécession que la mort de trois jeunes gens originaires d'Amherst. On dirait que la crise politique de son pays n'existe pas pour elle. Elle garde son affection pour les enfants. C'est de sa fenêtre qu'elle s'entretient avec eux, qu'elle leur fait passer des caramels et des bonbons. Elle avoue que de trop près les tout petits lui font peur, qu'elle préfère les jeunes garçons silencieux, pas trop remuants.

Il y a beaucoup de tristesse dans les poèmes qui semblent être les derniers qu'elle ait écrits. La pensée de la mort la hantait. Six mois après la mort de sa mère, un an après la mort du pasteur Wadsworth, elle écrivait à Charles H. Clark: "Etes-vous certain qu'il y a une autre vie ? Alors qu'ils désirent tant le savoir, je crains que peu en soient sûrs."

Pourtant il ne faudrait pas se figurer Emily Dickinson dans ses dernières années, comme une personne d'humeur constamment sombre. Une de ses lettres les plus amusantes, datée du 4 juillet 1879, fut suggérée par un incendie qui détruisit quelques maisons d'Amherst. Elle rit des cloches qui sonnent, des oiseaux qui continuent de chanter, de sa mère qui continue de dormir malgré le fracas des maisons qui s'écroulent et des barils de pétrole qui explosent. Elle rit de sa soeur à qui elle fait accroire que c'est le feu d'artifice de la fête nationale. "L'incendie faisait tant de lumière, dit-elle, que je vis une chenille sur une feuille bien loin dans le verger."

Les rares privilégiés avec qui elle voulait bien converser la trouvaient bavarde, fatigante, souvent incompréhensible. "Mais à certains moments, dit le professeur John Burgess qui fut de ces rares privilégiés, elle semblait inspirée et exprimait plus de vérité dans une phrase de dix mots que le plus savant professeur dans un cours d'une heure."

Sa dernière lettre, adressée à ses cousines Norcross, est du 15 mai 1886. Elle se compose de deux mots empruntés, à ce qu'il semble, au titre d'un livre qu'elle venait de lire: Called back, qu'on pourait traduire par: "on me rappelle". Emily s'endormit aussitôt après et mourut le soir même. Le colonel Higginson note que son visage était rajeuni par la mort. Emily avait observé la même beauté sur les traits défunts de sa mère. Elle fut enterrée le 18 mai. Des étudiants du collège d'Amherst portèrent son cercueil. Devant sa tombe, le colonel Higginson lut le poème posthume où Emily Brontë affirme sa foi en Dieu et en l'immortalité: No coward soul is mine.

Oeuvre

Secrète et expansive, grave et moqueuse, discrète mais audacieusement libre, l'œuvre d'Emily Dickinson est aussi complexe que l'espace réel de son expérience fut restreint. Considérée aujourd'hui comme l'un des plus grands poètes américains, elle n'eut droit qu'à une reconnaissance posthume. Des quelque 1775 poèmes qui composent son œuvre, seulement onze furent publiés en revues de son vivant. D'autres furent adressés à des proches mais la majorité ne fut découverte qu'à sa mort, sous forme de feuillets assemblés et cousus par elle en fascicules. Des publications partielles eurent lieu à partir de 1890 et ce n'est qu'en 1955 que parut une édition complète établie par Thomas H. Johnson (The Complete Poems of Emily Dickinson Little, Brown & C°, Boston, 1955).

Au plus bref simples distiques, au plus long ballades d'une dizaine de quatrains, ces poèmes sans titre sont les multiples fragments d'une architecture tout en ruptures et en reprises. Elle écrit sur la nature, le cœur humain, l'amour, nos angoisses et nos espérances. Il n'y a jamais chez elle de volonté d'écrire autour d'un thème précis même si la séparation et la mort sont au cœur de sa méditation, souvent fort proche de la poésie métaphysique anglaise. Il ne saurait y avoir non plus de poèmes d'inspiration directement biographique pour elle qui souhaitait "Dire toute la vérité mais en oblique". Poèmes-paysages, scènes bibliques, élégies, sonnets ou apostrophes, c'est de manière discontinue mais selon un système d'échos qu'elle écrivit ses poèmes, au fil d'impressions récurrentes et de reprises méditatives. La discontinuité même est d'ailleurs la figure qui donne paradoxalement à l'œuvre son unité profonde. C'est bien cette suite poétique qui témoigne le mieux de la vie secrète d'Emily Dickinson, qui fut une constante méditation sur les paradoxes du visible et de l'invisible, de la parole et du silence.

Pierre Messiaen,
gmtime

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Copyright © La République des Lettres, Paris, samedi 11 juillet 2020.
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