Carlos Fuentes

Carlos Fuentes
Carlos Fuentes

Vers un nouveau monde multipolaire

Peu de choses définissent un homme aussi bien que son appartenance à une génération. Et peu de choses définissent aussi bien une génération que la continuité de quelques idées dans le temps. Même si des différends personnels, intellectuels ou politiques finissent par vous éloigner les uns des autres. Avec 40ans de distance et à partir du coeur d'une Europe qui reflète clairement les changements intervenus depuis lors, je tourne mes regards vers ma génération universitaire, celle du Medio Siglo de la Faculté de Droit de l'Université Nationale Autonome de Mexico.
Une liste même brève donnerait une idée de la diversité de la génération à laquelle je me réfère. Référence générationnelle sans laquelle nos biographies seraient incomplètes et donc inexactes. En regardant en arrière, je crois discerner une idée que nous avons tous partagée et qui a été permanente dans nos activités politiques, universitaires ou littéraires. L'idée en fait que le monde n'était pas condamné à vivre ce que nous avions dû vivre: la Guerre Froide, l'opposition irrémédiable entre deux pôles, deux idéologies et l'impératif manichéen de choisir son camp. Je me souviens de nombre de discussions avec mes amis au cours desquelles nous exprimions notre désir d'un monde à options multiples, un monde aussi foisonnant que les différentes expériences nationales de la modernité, aussi riche que les apports culturels, à peine explorés, de communautés aussi diverses que celles de l'Amérique latine, de l'Islam, de l'Afrique noire et de l'Asie du Sud-Est. Contrairement à la génération précédente, la mienne n'a jamais ressenti les désillusions liées aux différentes versions historiques du communisme. D'une certaine manière nous sommes nés "désabusés". Aucun d'entre nous ne nourissait d'espérances excessives quant à la validité des modèles chinois ou soviétiques. Aucun d'entre nous, par conséquent, ne se sentait obligé d'adopter l'une des positions les plus confortables et rentables d'hier et d'aujourd'hui: l'anticommunisme professionnel. En revanche, notre vision d'un monde avec plusieurs centres politiques, dépassant la tutelle nord-américaine ou soviétique, n'était pas seulement pour nous un fait politique mais culturel. Car ce que la Guerre Froide niait derrière le masque de deux idéologies absolutistes, c'était la diversité et la variété des visages de l'homme. On retrouve déjà ces idées dans les essais écrits lors du concours du quatrième centenaire de la Faculté de Droit, dans la revue Medio Siglo et dans nombre d'articles et d'interventions de l'époque. Depuis, nous n'avons pas cessé de les exprimer dans les pages de la Revue Mexicaine de Littérature que nous codirigions, Emmanuel Carballo et moi-même, et dans celles d'El Espectador que je coéditais avec Florés Oléa, Gonzales Pedrero, Jaime Garcia Torres, Francisco Lopez Camara et Luis Villoro. Il est clair à présent que nous célébrons l'avènement d'un monde multipolaire et polyculturel.
La tragédie du Guatemala. En cette moitié de siècle, nous pensions que le monde étroitement bipolaire (tel qu'il résultait des accords de Yalta d'abord, de la Guerre froide ensuite), limitait les choix du Mexique et de l'Amérique latine, comme l'ont montré les événements tragiques du Guatemala en 1954. Souvenons-nous que pendant une décennie, une révolution démocratique nationale a permis l'adoption de réformes modernisatrices (éducation publique, organisation du monde du travail, réforme agraire) et l'élection libre de deux chefs d'Etat progressistes, Juan José Arévalo et Jacob Arbenz Guzman. La détérioration des relations entre Arbenz, l'armée et une oligarchie qui n'a jamais accepté l'idée d'une réforme guatémaltèque, s'est traduite par une détérioration des relations entre le Guatemala et les Etats-Unis, devant qui les conservateurs guatémaltèques ont présenté les réformes comme autant de preuves de "communisme". Au cours de la Guerre Froide, le conflit entre démocratie (laquelle est toujours un concept dynamique, rénovateur, risqué, conjuguant le social et l'individu) et la réaction (une attitude visant à dissocier le tien du mien en maintenant les privilèges, une attitude de peur et d'impulsion qui transforme cette peur en colère et en intolérance au nom de la tolérance) pouvait rapidement se convertir dans un conflit opposant la souveraineté d'une nation américaine fragile et l'hégémonie continentale des Etats-Unis. Les conflits internes ou bilatéraux finissaient toujours par se transformer en un théâtre manichéen rigide résumé par deux propositions: communisme et anticommunisme. Fidel Castro décida de survivre en pariant sur l'appui de l'URSS afin de neutraliser la menace de l'autre superpuissance, les Etats-Unis. En agissant ainsi, il préféra un impérialisme lointain à un impérialisme proche. L'aveuglement et l'égoïsme de Washington face aux événements de La Havane n'ont eu d'égal que l'aveuglement et l'égoïsme de Moscou face aux événements de Prague. La dialectique de la Guerre Froide faisait alors son oeuvre dans les deux camps et ce que les Etats-Unis se sentaient autorisés à faire au Guatemala, au Chili ou en République dominicaine, l'URSS l'accomplissait en Pologne, en Hongrie ou en Tchécoslovaquie au nom du communisme. Tels deux singes s'imitant l'un l'autre, la doctrine Brejnev et la doctrine Reagan se reflétaient dans le même miroir. Croyant ne refléter qu'elles-mêmes, ces doctrines renvoyaient l'image de ce que précisément elles prétendaient combattre: le masque de l'ennemi. La guerre coûta cher à ceux qui au Guatemala, au Chili, en Pologne ou en Hongrie, mais aussi au Mexique, en Egypte, au Ghana, au Pakistan, s'opposèrent à un manichéisme stérile qui, niant l'autre, s'affirmait pour lui-même comme une prétendue panacée universelle.
Ce qui se produisit au Guatemala fut une tragédie. Une éminente équipe de diplomates mexicains parmi lesquels Roberto Cordoba, Luis Quintanilla et Vincente Sanchez Gavito, dirigée par le ministre Luis Padilla Nervo et le brillant conseiller Jorge Castaneda, tira de l'oubli et réaffirma au cours de la conférence de Caracas les valeurs de la politique extérieure indépendante, lesquelles prônaient un ordre mondial plus rationnel. Ils eurent raison. En agissant ainsi, ils travaillèrent pour l'avenir. Mais personne ne put éviter la tragédie du Guatemala, condamné, du fait de la victoire triomphale de Foster Dulles, à trente ans de répression et de génocide. De même que personne ne put éviter le drame de Cuba où les succès de la révolution ont certainement créé grâce à l'éducation, la santé, le travail, une société qui ne peut se reconnaître dans la volonté d'un seul homme ou se situer simplement en situation de dépendance vis-à-vis de l'un des deux camps de la Guerre Froide. Castro avait raison: sa perestroïka ne pouvait être celle de Gorbatchev. De même que celui-ci ne pouvait prétendre lui imposer ses vues. Cuba, il n'empêche, a besoin de sa propre restructuration. Celle-ci passe par une transformation des problèmes liés au pouvoir personnel et à ceux de la dépendance économique.
Le Nicaragua, en revanche, a pu, malgré l'agression sauvage des Etats-Unis, assumer son propre conflit historique, lequel consiste à créer un état national indépendant de celui des Etats-Unis. Le sandinisme a brisé la fatalité historique du Nicaragua. Il doit à présent affronter les problèmes qui en découlent: tout d'abord établir les bases d'institutions nationales (pas seulement "sandinistes") inexistantes jusque-là ensuite respecter le large éventail des oppositions au régime en leur demandant de veiller au respect des institutions et à l'intégrité nationale du Nicaragua, car il ne sert à rien d'organiser la mort et la destruction au profit du gouvernement nord-américain si c'est pour ensuite réclamer des droits dans la Polis qu'on s'est ingénié à détruire enfin croire qu'au terme de la lutte entre toutes ces forces, une société civile émergera pour la première fois au Nicaragua.
Pour ce qui est du Panama, on peut dire que l'Amérique latine a au moins une dette envers le général Noriega. Dans son cas, les Etats-Unis n'ont pu invoquer le fantasme de l'anticommunisme. On peut traiter Noriega de sadique, de laid, de vicieux, de narco-trafiquant, de tyran corrompu en proférant toutes sortes d'accusations. En tout cas, on ne peut lui appliquer celle d'être un agent du communisme international. Autrement dit, les méthodes utilisées contre Arbenz et Allende ne fonctionnent plus.
Une diplomatie vouée à l'échec. L'inadéquation de la politique de Ronald Reagan au cours des années 81-88 a conduit à une catastrophe diplomatique. Rhétoricien naïf de la lutte contre "l'empire du mal", Reagan a trop tardé à reconnaître l'importance du phénomène Gorbatchev. Le président américain a laissé le nouveau leader soviétique prendre une initiative que celui-ci a su employer un temps avec une sagacité qui le place parmi les grands chefs d'Etat, espèce rare s'il en est. Mais en Amérique latine, Ronald Reagan a préféré, aveuglement, recréer l'illusion. Dans le scénario du président américain, il était clair que nous ne visions pas les dernières décades du XXe siècle mais les premières, époque à laquelle Théodore Roosevelt et son "grand bâton" réglaient les problèmes en envoyant l'infanterie de marine dans les Caraïbes. L'illusion consistait à penser que si les Etats-Unis étaient contraints d'accepter une diminution de leur puissance en Europe, en Asie et en Afrique, au moins en Amérique latine ils pourraient l'exercer avec autant de gloire et d'impunité qu'au temps de Teddy Roosevelt. Le résultat de cette politique fut funeste. Malgré des milliards de dollars et des dizaines de milliers de morts, la guérilla salvadorienne n'a pas été mise en déroute, le gouvernement du Nicaragua n'a pas été renversé et la volonté pacifiste et indépendante d'Oscar Arias n'a pas fléchi.
Au Panama, les gaffes d'Eliot Abrams, digne émule de l'inspecteur Clouzot interprété par Peter Sellers, ont fini par mettre à mal l'économie panaméenne mais pas le général Noriega. La prétention affichée par le général Haig d'aller à la "source du mal" en renversant Castro à Cuba, s'est également révélée une illusion. Les Etats-Unis perdirent une fois de plus l'occasion de parler de Cuba avec les Cubains, de l'Amérique latine avec les Latino-Américains.
Les initiatives diplomatiques sud-américaines connues sous le nom de Contadora et Esquipulas, ne cherchaient pas à damner les Etats-Unis mais à éviter qu'ils se damnent eux-mêmes. De la Madrid au Mexique, Arias au Costa Rica ne souhaitaient pas que les relations avec les Etats-Unis se détériorent, mais seulement trouver une solution rapide au conflit par des voies diplomatiques, et ce afin de concentrer leur effort sur l'essentiel: le retour du sous-continent à une croissance juste et équilibrée.
On ne prêta guère attention à cette volonté de négocier et de résoudre les problèmes de l'Amérique centrale ou ceux des trois nations qui regroupent les 3/4 du territoire, de la population et des ressources du continent latino-américain: l'Argentine, le Brésil et le Mexique. Tôt ou tard, le gouvernement de George Bush et la communauté internationale devront comprendre que sans effort de coopération et une authentique volonté politique, la banqueroute, le naufrage politique, la révolte sociale, la violence et l'inertie politique peuvent faire plus de dégâts aux Etats-Unis, en Europe occidentale ou au Japon que n'importe quelle négociation financière douloureuse pour leurs banques privées.
Politique et culture. L'endettement arrive en tête des problèmes de l'Amérique latine qui préoccupent le plus la communauté internationale. A cela, rien d'illogique. Nos chancelleries ne doivent pas pour autant se transformer en succursales de nos ministères des finances. Obtenir des aménagements de la dette n'est pas tout. Il faut aussi saisir les opportunités de coopération de ce nouveau monde multipolaire qui nous invite à être présents dans le Pacifique, l'URSS et les deux Europe. Il ne nous servirait à rien de résoudre le problème de la dette si nous ne voyons pas ce qui est en train de se produire: la possibilité de préserver une identité indépendante dans un monde interdépendant. Car il n'est guère d'interdépendance possible entre nations dépendantes mais seulement entre nations indépendantes. Nous autres Mexicains, nous savons déjà quelles sont les implications de l'interdépendance avec les Etats-Unis. Si nos voisins viennent à nous manquer, nous leur manquerons aussi. S'ils peuvent nous nuire, nous leur nuirons également. S'ils veulent nous être utiles, nous le pouvons aussi. Mais surtout -et là j'en profite pour rappeler un voeu de ma génération- le monde multipolaire est un monde polyculturel. Il s'agit d'identités inséparables. J'aime me rappeler la définition que José Ortéga y Gasset donnait de la vie: un ensemble de problèmes auxquels nous répondons par un ensemble de solutions que nous appelons "culture". Le philosophe espagnol ajoutait qu'une fois convenu que plusieurs solutions sont possibles, cela signifie que plusieurs cultures ont existé et continuent d'exister. Ce qui n'a en revanche jamais existé c'est une culture absolutiste donnant des réponses à tous les problèmes. A cela j'ajouterai que, parce qu'il n'est pas de culture absolutiste, il ne peut y avoir de politique absolutiste. Nous connaissons en revanche l'existence de nombreuses cultures s'exprimant au travers de plusieurs modalités politiques. Il n'existe donc pas une seule solution. Il n'est pas de panacée universelle séparée de la culture particulière d'une communauté. Il n'est pas une seule solution. Il n'est pas d'universalité autre que l'excentrement qui survient lorsqu'une pluralité de cultures entrent en contact en s'exorbitant les unes les autres. C'est cette conscience culturelle des relations internationales qui nous permettra, dans les années à venir, d'assister à la naissance conflictuelle mais féconde d'un monde multipolaire. Les protagonistes n'en seront plus seulement les Etats-Unis et l'URSS, mais le Japon, l'Inde, la Chine, l'Islam, l'Afrique noire, l'Amérique indo-afro-ibérique et les deux Europe en cours de rapprochement.
Vu de Berlin, ce dernier phénomène s'observe avec une particulière acuité. Mais je veux clairement dire en me basant sur l'expérience de ma génération que les relations des nations de l'Amérique latine avec les Etats-Unis, tant à l'échelle de l'hémisphère qu'au plan bilatéral, requièrent, c'est certain, une Perestroïka. Celle-ci se produira dans un contexte inédit qui ne ressemble à rien de ce qui s'est produit jusque-là. Nous n'avons jamais vu un monde qui nous offre autant de possibilités de briser les fatalités géographiques, politiques et culturelles. Le drame, c'est que nous n'avons jamais été aussi vulnérables économiquement. Force politique et fragilité économique. Saurons-nous employer celle-ci pour éviter celle-là ? Tel est l'ultime défi d'une politique extérieure sud-américaine.

Carlos Fuentes,
01 mai 1994

Chiapas, là où même les pierres crient

Avant l'insurrection actuelle, le Chiapas, région la plus pauvre et la plus méridionale du Mexique, a déjà connu deux autres grandes soulèvements. En 1712, une jeune fille nommée Maria Candelaria, affirme avoir vu la Vierge. Des milliers de paysans vinrent sur le lieu de l'apparition. L'église se refusa à reconnaitre le miracle et essaya de détruire l'autel de Maria Candelaria. La révolte éclata, menée par Sebastian Gomez de la Gloria, qui compta six mille indiens dans ses rangs, pour une guerre d'extermination contre les espagnols. En 1868, une autre jeune fille, Agustina Gomez Checheo, prétend que les pierres de Chiapas lui parlent avec la voix de Dieu. Les pierres parlantes attirent beaucoup de pélerins, et autour de ce culte commence à s'organiser la protestation sociale. Agustina est mise en prison, mais Ignacio Fernandez Galindo, qui n'est pas un indigène mais un citadin de Mexico, prend la tête du mouvement, et promet aux indiens de les conduire vers "l'âge d'or" où leurs terres leur seraient rendues. Tant la rebellion tzeltzal de 1712 que celle des chamulas en 1868 semblent surgir de l'imagination d'un grand-père de Juan Rulfo ou de Gabriel Garcia-Marquez. Toutes deux furent étouffées — l'une par les armées du Vice royaume, l'autre par les soldats de la République — et leurs meneurs exécutés.
L'insurrection actuelle dans le Chiapas connaîtra aussi, sans doute, une existence brève. En revanche, la situation d'extrême pauvreté, d'injustice, de pillage, de viol, dans laquelle vivent depuis le XVIe siècle les indiens qui sont des paysans et les paysans qui sont des indiens, c'est-à-dire la majorité de la population chiapanèque, elle, a la vie longue.
"Au chiapas, la révolution n'a jamais triomphé", déclarèrent dans une lettre ouverte les principaux écrivains de cette province, riche en talents artistiques et littéraires. Le mouvement révolutionnaire initié en 1910, qui transforma si radicalement les structures économiques et sociales du Mexique (mais moins les structures politiques) laissa derrière lui le Chiapas, ce mezzogiorno mexicain où les pratiques de l'oligarchie non seulement ont interdit la restitution de la terre au paysans, mais la lui ont même arrachée pied à pied, au bénéfice des éleveurs de bétail, des propriétaires fonciers et des ''talamontes'' qui exploitent le Chiapas comme une réserve coloniale. Et les autorités politiques ? Là est la question. Un état qui pourrait être prospère, offrir des terres fertiles et abondantes à la plupart de ses hommes et femmes, est réduit à la misère par la complicité des gouvernements locaux avec l'indifférence des gouvernements fédéraux, qui sont en collusion avec les pouvoirs de l'exploitation économique. Cacao, café, blé, maïs, forêts vierges et pâturage abondants: seule une minorité jouit du profit économique de ces produits. Et cette minorité, provinciale, sans nom et sans emblème national, fait ce qu'elle fait parce que le gouvernement le lui permet. Et quand s'élève une protestation, le gouvernement agit au nom de l'oligarchie locale: il réprime, emprisonne, viole, tue, de telle façon que la situation perdure. Il n'est pas possible d'imaginer un scénario plus prévisible pour une explosion sociale. Ce qui est étrange c'est même qu'elle n'ait pas éclaté auparavant.
Pour preuve que la situation était pourtant connue: le Programme National de Solidarité, le brainchild du président Carlos Salinas, qui a déversé des ressources considérables sur le Chiapas ces toutes dernières années: plus de 50 millions de dollars. Le Chiapas plus qu'aucun autre état de Mexico, requièrt un appui: 60 % de sa population travaille encore dans le secteur primaire, contre 22 % au niveau national; un tiers de ses maisons manque d'électricité et 40 % d'eau potable; le taux d'analphabétisme est trés élevé et le revenu par personne très bas. Le but de Solidarité a été de pallier les méfaits sociaux de la médecine néolibérale et, aussi, de susciter des initiatives locales et de réveiller ses sentiments de dignité. Cependant, I'insurrection dans le Chiapas est venue conforter ce que soupçonnait l'opinion nationale: sans réforme politique, la réforme économique est fragile et, plus encore, illusoire. Si les aides économiques fournies au Chiapas s'étaient accompagnées d'une rénovation politique, la violence actuelle aurait été, peut être, épargnée. Dans l'état actuel des choses, les bonnes intentions de Solidarité sont comme de l'eau déversée sur la plage: elle se perd dans le sable. Pour être vraiment effectif, un programme comme Solidarité exige un contexte démocratique consolidé.
Démocratie au Chiapas? Elle doit se construire, je dirais, par la confiance dans les gens, en commençant par les plus petits hameaux, où les habitants se connaissent et savent comment choisir les meilleurs. Cette démocratie doit commencer au niveau local. Le système autoritaire et centraliste incarné dans le Parti Révolutionaire Institutionnel (PRI) empêche les vrais habitants des villages de s'organiser politiquement et d'élire les meilleurs. En revanche, le pouvoir central, presque infailliblement, impose les pires. Naturellement, il n'y a qu'eux qui puissent travailler de pair avec l'oligarchie chiapanèque.
Le système politique et économique mexicain, antidémocratique, injuste, est le corresponsable de l'explosion sociale dans le Chiapas. Ce même sytème, s'il veut se réformer doit redonner aux mexicains la conviction que leur vote individuel pèse et peut empêcher de futurs Chiapas; il doit se transformer de tout urgence. Il ne peut pas imposer le changement d'en haut. Il doit apprendre à respecter les initiatives prises par la base. Fédéralisme, limites au présidentialisme, consolidation du pouvoir législatif et surtout judiciaire, élections non seulement exemptées de fraude mais crédibles. A ces conditions seulement on empêchera la répétition du drame de Chiapas.
Mais il y en a pire encore. "Nous sommes deux nations", disait en 1845 le grand réformateur conservateur, Benjamin Disraeli, à propos de l'Angleterre divisée par les injustices de la première révolution industrielle. Alors que le monde rentre dans la révolution du XXIe siècle, qui sera celle des connaissances et des technologies, le Chiapas nous dévoile les blessures d'une situation préindustrielle, et parfois préhistorique, brutale et misérable. Non, tout le Mexique n'est pas le Chiapas. Malgré les flagrantes injustices à tous les niveaux, le Mexique est passé en 60 ans d'un pays agraire, analphabète, de cultures submergées, à une nation moderne, avec le sens de son identité et de son unité nationale. C'est la treizième économie mondiale; un pays, sans aucun doute, habité d'une volonté de croissance et de justice. Le drame du Chiapas projette néanmoins une ombre angoissante sur son futur. Les pierres du Chiapas parlent encore et elles nous parlent de la possibilité d'un pays scindé entre un nord relativement moderne, prospère, integré à l'économie mondiale, et un sud en haillons, oppressé, arriéré. Il n'y a pas de balkanisation au Mexique; on a évité le mal de la fin du siècle. Les événements du Chiapas reflètent seulement des situations de pauvreté et d'injustice, comme d'ailleurs dans d'autres régions du sud du Mexique: les états de Guerrero et Oaxaca, par exemple.
Reconnaître le drame du Chiapas, permettre à la démocratie politique de s'y manifester, et faire en sorte que le développement social ne se perde pas dans les méandres de l'oppression économique, qu'il ne soit pas emporté par la marée de la répression politique, c'est faire un pas important pour que, un jour, le Mexique ne morcelle pas son territoire, pas plus qu'il ne divise son économie.
Il y a une guerre dans le Chiapas. Tout le pays réprouve le recours à la violence. En premier lieu, celle des guerrilleros. Leur désespoir est compréhensible; leurs méthodes ne le sont pas. Y en avait-il d'autres? Ils disent que non. A nous, le gouvernement et les citoyens, il incombe de démontrer le contraire aux insurgés. Néanmoins, la solution politique sera d'autant plus difficile, que l'Armée fera des excès de zèle, prenant le Chiapas pour le Vietnam et ruinant la forêt chiapanèque sous des bombes à haut potentiel de destruction. Il est sans doute vrai que c'est un moyen d'intimider la population. Les habitants d'un village indigène voient tomber les premières fusées comme leurs ancêtres virent arriver les premiers chevaux. Ils ont peur, ils se soumettent, ils prefèrent la tranquillité, même si elle s'accompagne de misère. Mais le fait d'accepter la peur comme norme de la concorde promet d'autres explosions sociales. L'Armée, d'autre part, a une image entachée par les événements d'octobre 1968: le massacre de centaines d'étudiants innocents à Tlatelolco pour assurer des jeux olympiques tranquilles et préserver la "bonne image internationale" du Mexique. L'Armée ne doit pas se déconsidérer une nouvelle fois par un usage excessif de la force. Le dialogue est possible et doit s'engager; les solutions politiques sont possible au Chiapas et il faut les rechercher, même s'il est difficile de les atteindre dans ce mélange de racisme, de théologie de la libération, de sectes protestantes, d'exploitation économique et d'idéologies de guerrillas archaïques... Avec les autorités actuelles, la solution politique paraît cependant difficile. L'actuel gouverneur intérimaire a démontré son incompétence. Son responsable, le gouverneur qui s'est mis en disponibilité, est le chef virtuel du cabinet mexicain. Tous deux se doivent de céder la place au profit d'un gouverneur vraiment représentatif du peuple chiapanèque, un gouverneur capable d'inspirer confiance et d'unifier. Qu'enfin parlent les citoyens, et non les pierres, au Chiapas.
Seul un gouvernement local renouvelé, animé d'un désir de conciliation et de dialogue, mais aussi d'une volonté de justice et de démocratie, peut transformer la tragédie de Chiapas en une épopée: premier pas vers des transformations économiques, politiques et culturelles parallèles qui situeraient le Mexique, ni dans l'illusoire premier monde auquel allait nous introduire, par notre frontière septentrionale, l'Accord de Libre échange d'Amérique du Nord, en vigueur depuis le 1er janvier, ni dans l'Amérique Centrale arriérée et tumultueuse vers laquelle, avec le poids des pierres muettes, nous pousse notre frontière sud. Le Chiapas doit être désormais une région représentative, indispensable au développement national. Il est nécessaire de voir le Chiapas dans le Mexique, mais aussi le Mexique dans le Chiapas et, grâce à lui, qu'on ne sépare plus jamais l'économique du politique, ni le développement de la démocratie. L'insurrection chiapanèque, au moins, aura eu l'avantage de réveiller le Mexique de sa complaisance et de son auto-satisfaction première-mondiste, tout en nous épargnant, à la fois, la misère et la flagellation tiers-mondiste. Dans une année d'élection présidentielle, ce sera déterminant. Que l'image internationale du Mexique ait pâti de ces événements importe moins que la souffrance de millions de mexicains sans toit, privés de terres et d'eau. C'est pour eux, dramatiquement, qu'ont parlé les pierres du Chiapas.

Carlos Fuentes,
01 mars 1995

 

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Copyright © La République des Lettres, Paris, vendredi 30 octobre 2020.
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