Allen Ginsberg

Allen Ginsberg
Allen Ginsberg

Biographie

Né le 3 juin 1926 à Paterson (New Jersey, Etats-Unis), Allen Ginsberg est le fils d'une émigrée russe et d'un poète assez connu, Louis Ginsberg.

Après de brillantes études au lycée de Paterson, il entre à l'université de Columbia, à New York. Il rencontre alors les membres de ce qu'on allait appeler la "Beat Generation": William Burroughs, qui fréquente délinquants et drogués, un milieu dont Burroughs tirera ensuite ses premiers livres, notamment Le Festin nu; Ginsberg fait aussi la connaissance de Jack Kerouac, qui passe un an à l'université de Columbia. Ces deux amitiés ne se démentiront jamais, aboutissant même à la publication d'une correspondance entre Burroughs et Ginsberg, Les Lettres du Yage (1963).

Au milieu des années quarante, Allen Ginsberg fait un bref passage dans la marine marchande, puis il rencontre Neal Cassady, le futur héros de deux romans majeurs de Kerouac, Sur la route et Visions de Cody. Il suit Cassady à Denver, puis tous deux rejoignent Burroughs au Texas. À New York, Ginsberg devient le promoteur de ses amis écrivains, tout en travaillant sur un texte poétique qui allait s'intituler Howl (1956) et faire sensation en novembre 1955, lorsqu'il le lit à la Six Gallery de San Francisco; mais plutôt que de simple "lecture" il faudrait parler de performance. Cette soirée inaugura le style futur des apparitions publiques de Ginsberg et marqua la naissance d'un mouvement poétique incarné entre autres par Allen Ginsberg, Gregory Corso, Gary Snyder, Robert Duncan, Michael McClure.

Cette lecture eut aussi pour effet d'attirer l'attention des médias sur ce qu'un journaliste appela la "Beat Generation": un groupe de jeunes gens en colère, révoltés par les valeurs américaines, ennemis déclarés du complexe militaro-industriel, de l'impérialisme et des religions instituées, adeptes du voyage sous toutes ses formes — voyages à travers les Etats-Unis et le monde, mais aussi explorations intérieures à l'aide des drogues — désireux de créer des formes d'écriture inédites pour rendre compte d'expériences nouvelles.

Allen Ginsberg réussit alors à faire publier les premiers livres de Burroughs ainsi que Sur la route de Kerouac. Par ailleurs, il s'intéresse de plus en plus au bouddhisme, aux techniques de méditation orientales et en vient à considérer la poésie comme un "antique yoga". Il voyage à Mexico, écrit Kaddish (1961), part pour Panama, rejoint Burroughs à Tanger (Maroc), traverse l'Europe, puis rentre aux Etats-Unis où il publie Miroir vide (1961), Reality Sandwiches (1963), Planet News (1968). En 1962 et 1963, il séjourne aux Indes avec son ami Peter Orlowsky. Il publie ensuite son journal de voyage sous le titre Journaux indiens (1970).

À partir de 1974, Allen Ginsberg dirige un département de poésie au sein d'une école de méditation bouddhiste, le Naropa Institute de Boulder (Colorado). Il considère en effet que la culture tibétaine n'est pas très éloignée des écrits de William Blake, le poète qui avec Ezra Pound l'a sans doute le plus influencé. Le titre même du poème Kaddish (prière pour les morts) ou le ton incantatoire de Howl témoignent aussi de l'influence de la religion juive.

La poésie de Ginsberg est à la fois collage, prière et musique: collage, car l'éclatement de sa syntaxe et la juxtaposition d'images tirées de tous les domaines du quotidien américain rappellent les expériences de peintres modernes et surtout d'artistes "pop" américains comme Rauschenberg ou Warhol; Prière visionnaire comme chez William Blake ou comme dans les mantras du bouddhisme tibétain qui servent à concentrer l'esprit sur un objet sonore et à agrandir le champ de la conscience; enfin musique, car, comme Jack Kerouac, Allen Ginsberg a été profondément marqué par le jazz moderne et des musiciens tels que Charlie Parker ou Thelonious Monk.

La grande diversité des thèmes abordés, le désir d'englober l'intégralité de l'expérience humaine, la profonde originalité formelle de son oeuvre font d'Allen Ginsberg l'un des poètes contemporains essentiels.

Brice Matthieussent,
01 juin 1996

Brève histoire de Howl

Howl (Hurlement) d'Allen Ginsberg (1926-1997) est en cours d'adaption au cinéma par Jeffrey Friedman et Rob Epstein. Simplement intitulé Howl, le film retrace la vie d'Allen Ginsberg à la fin des années '50, lorsque le jeune poète compose ce long poème aussi subversif que lyrique, devenu depuis l'une des oeuvres majeures de la modernité littéraire. Inspiré par les oeuvres de Walt Whitman, William Blake ou encore André Breton, Howl est un long cri de rage, de lamentation et surtout de défi à une Amérique qui se complait dans son rêve matérialiste. Il exalte la révolte, la liberté, le sexe et les drogues. Extrait des premières lignes:

"J'ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus, se traînant à l'aube dans les rues nègres à la recherche d'une furieuse piqûre, initiés à tête d'ange brûlant pour la liaison céleste ancienne avec la dynamo étoilée dans la mécanique nocturne, qui pauvreté et haillons et oeil creux et défoncés restèrent debout en fumant dans l'obscurité surnaturelle des chambres bon marché flottant par-dessus le sommet des villes en contemplant du jazz, qui ont mis à nu leur cerveaux aux Cieux sous le Métro aérien et vu des anges d'Islam titubant illuminés sur les toits des taudis, qui sont passés à travers des universités avec des yeux radieux froids hallucinant l'Arkansas et des tragédies à la Blake parmi les érudits de la guerre, qui ont été expulsés des académies pour folie et pour publication d'odes obscènes sur les fenêtres du crâne [...]".

Lu en octobre 1955 à la Six Galerie de San Francisco, Howl fait sensation. Dédié à Carl Solomon et préfacé par William Carlos Williams, le texte est publié fin 1956 par Lawrence Ferlinghetti sous l'enseigne de la jeune maison d'édition City Light Books (Numéro 4 de la collection The Pocket Poets). Mais le livre, considéré comme une menace contre la sécurité intérieure, subit bientôt les foudres de la censure et doit faire face à un procès pour obscénité. L'affaire dure tout l'été 1957 et devient emblématique de la lutte pour la défense de la littérature et du premier amendement de la Constitution américaine qui garantit la liberté d'expression. Allen Ginsberg et Lawrence Ferlinghetti sont finalement acquittés l'année suivante et Howl deviendra l'un des trois grands manifeste de la Beat Generation, avec Sur la route (1957) de Jack Kerouac et Le Festin nu (1959) de William Burroughs. Allen Ginsberg deviendra lui l'un des plus grands poètes du XXe siècle en même temps qu'une icône de la jeunesse hippie des années '60 et '70.

Pour les scénaristes et réalisateurs Jeffrey Friedman et Rob Epstein, de la compagnie Telling Pictures, "Cinquante ans plus tard, la vision de Ginsberg est toujours aussi pertinente que l'année de l'écriture. Des échos de liberté d'expression, de censure gouvernementale et de conformité sexuelle sont toujours vibrants aujourd'hui en Amérique".

Allen Ginsberg revendiquait ouvertement son homosexualité et ce n'est donc pas un hasard s'il a demandé à ces deux cinéastes de réaliser un film sur Howl. Les deux hommes produisent en effet depuis longtemps des films documentaires sur l'homosexualité, dont notamment Parlons-en (1979, série d'entretiens avec des homosexuels américains), The Celluloid Closet (1995, L'homosexualité à travers cent ans de cinéma hollywoodien) et Paragraphe 175 (2001, sur la déportation des homosexuels pendant la Seconde Guerre mondiale). Le rôle du poète sera en outre tenu par le comédien militant gay James Franco (incarnation du méchant Harry Osborn de Spider-Man 3 et top-model de Gucci pour Homme).

Les autres personnages historiques ayant pris part au procès d'Allen Ginsberg seront eux interprétés par David Strathairn (procureur Ralph McIntosh), Alan Alda (juge Clayton Horn), Jeff Daniels (témoin à charge David Kirk), Mary-Louise Parker (témoin à charge Gail Potter) et Paul Rudd (critique littéraire et témoin de la défense Luther Nichols).

À noter que la figure juive et homosexuelle légendaire d'Allen Ginsberg est également utilisée en cette rentrée littéraire 2008 par l'écrivain Frédéric Chouraki qui, dans son roman Ginsberg et moi (éditions du Seuil), imagine la rencontre dans un sauna gay entre Simon Glückmann, prédicateur à la synagogue du temple, et l'auteur de Kaddish.

Jean Bruno,
01 juin 1996

Deux poèmes d'Allen Ginsberg

Traduction de Patrick Hutchinson,
dédiée à George W. Bush, Mahmoud Ahmadinejad,
Nicholas Sarkozy, Vladimir Poutine et quelques autres
"Bergers des peuples" contemporains...!

DUBROVNIK

Colonnes de marbre blanc dans la cour du Rectorat —
au bout d'une rue marbrée de blanc dans la citadelle de Dubrovnik
Toutes les flottes coulées, les empires déchus, les Doges tous rangés en squelette et les Turcs évanouis en poussière
Guerres mondiales passées au pilonnage du canon au gaz moutarde et en Führers remontés aux amphétamines —
Le roulement de tambour de Beethoven batte de nouveau entre les murs de pierre
Vestes blanches et cravates noires, les créateurs de coups de tonnerre dissonant se concentrent sur leur partition
S'inclinant, le joueur de timbale tend l'oreille à l'héroïque vibration de son tympanon de cuivre de concert —
Les contrebassistes, barbus avec des lunettes d'écaille, jeunes ou vieux, pincent de leur majeur de minces cordes animales
Les joueurs de basson pressent leurs lèvres sur de creux roseaux de bois,
Exaltés, les violonistes manient leur archet — Le premier violon
à la barbe réfractaire (à son pupitre avec une jeune fille en robe de soirée noire) attend patiemment que l'orchestre s'accorde en do —
Le chef d'orchestre remue sa baguette et ses coudes pour faire rebondir le grand tempo beethovénien
Transpirant dans l'air frais de l'Adriatique à dix heures et quart, un col blanc autour du cou, une queue de pie noire et des manchettes en celluloïd, des chaussures noires à hauts talons il tourne la page du Premier Mouvement sur papier glacé —
Les cuivres sonnent, les trompettes soufflent, les cors résonnent pour Napoléon!
Le chef d'orchestre fait monter le ton au crescendo! Bam! Bam! Bamb!
Mais Beethoven est dégoûté de Napoléon et raya le nom de son héros de la page des dédicaces —
Maintenant la Marche Funèbre! J'avais l'habitude de l'écouter à la radio pendant la Guerre d'Espagne à Paterson —
Enfin je sais que ce sont les bassons, ils portent des hullulements de haute élégie
enfin je vois les violoncellistes inclinés dans leurs chaises, les violoncellistes se ployant vers l'avant, les contrebassistes debout au regard triste
comme tous s'inclinent ensemble devant les lugubres lamentations et la marche funéraire pour l'Europe
La fin de la liberté de Dubrovnik, le cri imbécile: Sur Moscou en avant Marche!
Les musiciens de Dubrovnik prennent leur revanche sur Napoléon,
en jouant les accords héroïques de Beethoven dans un château nocturne au bord de mer —
Les globes électriques sur les pupitres de fer forgé illuminent l'année 1980 (et l'empereur Napoléon et Beethoven tous les deux ne sont que crânes ronflants)
dans le bâtiment reconstruit du Rectorat, une salle de concert pour touristes
le coeur de Beethoven palpite dans les percussions, sa respiration se fait haletante, la violoncelliste à la robe noire et le chef d'orchestre barbu agitent leurs bras.
La fugue funèbre commence! La mort des Rois, le hurlement des multitudes révolutionnaires
et le Moyen-Age s'effondre devant la Révolution industrielle
un clairon mystérieux! Une large respiration cuivrée!
des rangées sereines de villes insulaires dans la langue des violons,
tissé dans l'aller et retour des violons aux bassons —
Le tambour rythme le pas sourd des Porteurs du Cercueil —
au-delà des toits l'air d'une triste mélodie émerge,
pas de chat silencieux sur les tuiles rouges, les cordes montent plus triste —
une gueule brisée de lion se détache sur la fontaine murale de la cour en stuc blanc
Maintenant rats et lions se font la chasse autour de l'orchestre des cordes violonnées au staccato des basses en boyau de chat —
L'écho des cors de chasse s'épanouit contre les blocs de marbre de l'escalier —
Napoléon s'est fait couronner empereur par le Pape!
Incroyable! Les bombes atomiques tombent sur le Japon! Hitler attaque la Pologne! Les Alliés bombardent au phosphore Dresde vivante ! L'Amérique s'en va t'en guerre —
Maintenant violons et bois s'élèvent en contrepoint vers un bombardement tonnant! timbales, guerroyez! Boum, Boum! fin du Scherzo!
Le final- Marchant sur la pointe des pieds au long de l'Histoire, Pizzicato aux violoncelles et violons à mesure que la marche du temps avance.
Courant le long des veines, mélodie de la Victoire, la Libération de l'homme de l'état!
C'est une grande danse, un festival, chaque instrument se mêlant pour le grand Oui!
Qui ne serait heureux de rencontrer Beethoven à Iéna en 1812 ou en 1980! C'est un monde bien petit, qui se tient debout pour chanter comme seul un grand coeur qui bat!
Se préparant pour l'extatique danse européenne! Nous voilà qui partons sur une oreille puis sur l'autre, à pas de titan au travers de l'Europe centrale —
Puis une valse pour calmer la joie, Mais la grande danse reviendra comme l'éternité, comme Dieu comme
un ouragan un tremblement de terre une création beethovénienne
une Europe nouvelle! Un nouveau monde de Liberté d'il y a presque 200ans
Prophétisé au travers de cuivres et de boyaux de chat, archets de bois et souffle
Battement de coeur gigantesque du sourd désir lancinant de Beethoven —
La prophétie d'une Europe enfin solide heureuse pacifique et juste —
Grande comme les trompettes de la 3e Symphonie.
L'unification de la planète! Le triomphe de la Lune! L'Humanité libérée par la musique!
Assez pour vous faire pleurer au beau milieu du Rectorat en pensant à la
bombe d'Einstein explosant au-dessus de sa tête —
Au milieu d'une note, une interruption! Une averse!
Le chef d'orchestre s'essuie la tête et s'enfuit,
contrebasses et violoncelles quittent leurs instruments et disparaissent dans les loges
Cors, Bois, Violons et Bassons jettent un oeil à la saucée et s'éparpillent sous les balcons
au milieu d'une note, au milieu d'un grand Pas de Satyre,
Pouf! La pluie remplit tout le ciel!
Les musiciens et le public s'enfuient sur le sol pierreux de la cour.

ODE AU PLUTONIUM

                          I.

Quel nouvel élément est-il surgi devant nous que la nature
    n'a pas conçu ? Se peut- il qu'il y ait quelque chose
        de nouveau sous le soleil ?
Enfin, Whitman, de curiosité transi, enfin voilà pour toi
    une épopée moderne, détonnante et scientifique
Tout d'abord dans l'inconscience, par le Docteur Seaborg,
    d'une main toxique, nommé d'après la planète de la mort
        à travers la mer d'au delà d'Uranus
Dont le minerai chtonien a engendré ce Seigneur de Hadès,
    géniteur de furies vengeresses, roi de l'Enfer
        multimilliardaire, autrefois adoré
Avec du sang de mouton noir, égorgé par un prêtre
    à la face détournée devant les mystères souterrains
        dans ce temple unique, celui d'Eleusis,
Perséphone verte printanière, promise par son ombre
    inexorable, Déméter, mère des asphodèles,
        aux larmes de rosée,
Sa fille aux cryptes du sel, par neige blanche, grêle noire,
    grise pluie ou glace polaire ensevelie, depuis
        d'immémoriales saisons, avant
Que le Poisson au ciel ne s'envole, qu'un Bélier
    ne meure auprès du buisson étoilé, que le Taureau
        ne piétine ciel et terre
Que Gémeaux n'inscrivent leur mémoire dans l'argile
    ou que Deluge ne sévisse sous le Crabe
Pour laver le crâne de cette mémoire, que Lion ne renifle
    la brise aux relents de lilac dans l'Eden — —
Avant que ne commence à tourner sur ses douze gonds
    la Grande Année, que les constellations ne démarrent
        la noria ensoleillée des vingt quatre mille années
Tournant lentement autour de l'axe du Sagittaire, retournant
    cent soixante mille fois encore vers cette nuit


Némésis radioactif gisais-tu déjà au commencement, dévastateur
    noir muet hébété sans langue inodore souffle
        de la Désillusion ?
Je manifeste ici ta Parole Baptismale après quatre milliards
    d'années de sommeil
Je dévine ton lieu de naissance dans la Nuit Orpheline, je salue
    ton atroce présence durable majestueuse à l'égal
        de celle des Dieux
Sabaoth, Jéhovah, Astapheus, Adonaï, Elohim, Iao, Ialdabaoth,
    Aïon né de l'Aïon, ignorance engendrée dans
        une Abysse de Lumière perdue,
Reflet de Sophia au scintillement pensif de galaxies tourbillons
    d'écume d'astres chétifs argentés comme les cheveux
        sur la tête d'Einstein !
Père Whitman, je célébre une matière qui consigne le Soi à l'oubli
    définitif !
Sujet grandiose qui annihile les prières de tant de mains
    tâchées d'encre, de tant de pages receuillant les Immortalités
        de tant d'orateurs inspirés des âges passés,
J'exhale maintenant ton chant, entonnant la bouche ouverte
    vers le ciel spacieux par dessus les usines silencieuses
        de Hanford, Savannah River, Rocky Flats, Pantex, Burlington,
            Albuquerque
Je le hurle à travers Washington, la Caroline du Sud, le Colorado,
    le Texas, l'Iowa, le Nouveau Mexique,
Là où les réacteurs nucléaires accouchent d'une Chose neuve sous le soleil,
    où les usines de guerre de Rockwell fabrique ce détonateur
        substance de mort dans des bains de nitrogen,
Où Hanger-Silas Mason assemble l'arme épouvante en secret par
    dizaines de milliers, où Manzano Mountain
        s'enorgeuille de stocker
Sa décomposition épouvantable tout au long de 240
    millénaires tandis que notre galaxie tournera en spirale
        autour de son nébuleux noyau central.
Je pénètre tes lieux secrets par l'esprit, ma parole se revêt de ta présence,
    je rugis de ton rugissement de Lion avec ma bouche
        mortelle.
Un seul microgramme aspiré dans un poumon, dix livres de poussière
    de métal lourd à la dérive au ralenti par delà
        les Alpes grises
Pour atteindre l'ensemble de la planète — combien de temps encore
    avant que ton éclat aveugle n'irradie pestilence
        et mort vers tous les êtres vivants et sensibles ?
Que tu entres en mon corps ou non, j'insinue en chantant
    mon esprit en toi, Poids Inapprochable,
Elément lourd si lourd réveillé je donne voix ici à ta conscience
    à travers les six mondes
Je chante ta Vanité Absolue. Oui, monstre de Colère, oui,
    mis bas dans la terreur O plus
Ignorant et bas chaînon de la matière jamais créé contre-nature sur
    cette terre ! Démence illusoire des empires métalliques !
Destructeur de Scientifiques avides du mensonge ! Abîme dévastateur
    de généraux cupides, Incinérateur d'armées et creuset des guerres !
Jugement des jugements derniers, Vent Divin par dessus
    les nations vengeresses, Insomnie de Présidents, Honte,
        Scandale de mort des politiciens du Capital! Ah, civilisations
            inutilement industrieuses!
Chancre d'abomination satanique destiné aux multitudes
    qu'elles soient instruites ou analphabètes! O concrétisation
        de l'image des praticiens de la Négromancie!
J'ose dire ta Réalité, je te défie dans ton être même! Je publie
    ici ta cause et ton effet !
Je fais tourner la roue de l'esprit autour de tes trois mégatonnes !
    Ton nom sonne à l'oreille de l'humanité ! Je donne corps
        à tes pouvoirs ultimes!
Mon éloquence va au devant de ton Mystère tant vanté ! Ce
    mien souffle dissipe tes peurs de bravache ! Enfin je chante
        ta forme véritable
Derrière tes murs de béton et d'acier, à l'intérieur de ta forteresse
    de caoutchouc de tes boucliers de silicone translucide
        à l'abri de caissons et de bains d'huile,
Ma voix résonne à travers les boîtes à gants robotiques et
    les étuis de lingot et les échos de voutes sous tension
        à l'atmosphère inerte,
Je pénètre en esprit et à haute voix dans tes cercueils à barres
    sous terre sis sur des trônes insonorisés et sur des lits
        de plomb
O Densité ! Cet hymne sans poids sonnera la trompette du reveil
    de la transcendence au travers de tes cryptes inaccessibles,
        pénètrera le secret de tes portes de Fer pour violer
            la Chambre Infernale !
Par dessus ta vibration maléfique flottera cette audible harmonie
    en rythme, ces sons de jubilation sont du miel, du lait, de l'eau
        adoucie à l'hydromel
Que je verse ici sur ce sol bloc de pierre noire, ces syllabes
    sont les grains d'orge que j'éparpille sur le coeur
        du Réacteur,
J'entonne ton nom avec des voyelles vides, je psalmodie
    ton Sort à ton oreille, mon souffle presque immortel
        sera toujours à murmurer à ton chevet
Pour prononcer ton Destin, je grave ces vers prophétiques
    sur les murs de ton mausolée pour à jamais
        t'enfermer avec le Diamant de Vérité ! O Plutonium,
            c'en est fait de toi !


                          II.

Le Barde veille et arpente ainsi l'histoire du Plutonium depuis
    minuit éclairé par les vapeurs méphitiques des lampadaires
        jusqu'aux premières lueurs de l'aube
En contemplant avec horreur cette tranquille conjoncture
    politique qui distribue entre Nations ses formes mentales
        grâce auxquelles prolifèrent les bureaucraties armées
Atrocement, industries sataniques, projections de forces
    coûtant pas moins que Cinq Cents Milliards de Dollars
Autour du monde, à l'heure même où ce texte est composé
    à Boulder, au Colorado, face aux contreforts des Rocheuses
Douze kilomètres au nord de l'usine nucléaire de Rocky Flats
    aux Etats-Unis d'Amérique du Nord, en Hémisphère
        Occidentale
De la planète Terre six mois et quatorze jours sur le trajet
    de notre Système Solaire emporté dans sa Galaxie Spirale
En l'an local depuis l'emprise du dernier Dieu dix-neuf
    cent soixante et dix-huit
Poème achevé alors que des nuages jaunes indistincts
    s'illuminent à l'Est, par dessus la ville de Denver City
        par l'aube blanchie,
Ciel bleu et transparent se creusant profond et spacieux
    autour de l'étoile du matin par dessus le balcon
        en surplomb
Au dessus de quelques voiture garées contre le trottoir en
    contrebas de la crête aux rochers parsemée de pins
        de Flatiron,
Montagne ensoleillée, prairies en pente jusqu'aux falaises
    couleur rouille par dessus les toits de la ville en brique
        rouge
Alors que les moineaux se réveillent en rixe pépient
    à travers les arbres verdoyants et feuillis de l'été sur
        Marine Street


                          III.

Je dédie cette ode à vous O Poètes, Orateurs de l'avenir, à toi
    Whitman doux père alors que je me retrouve à tes côtés, vous
        Congrès américain, vous, gens d'Amérique,
Vous médiateurs de l'âge présent, amis et maîtres spirituels,
    Vous, O Maître des Arts du Diamant,
Reprenez en main cette roue de syllabes, ces voyelles, ces consonnes
    jusqu'à bout de souffle,
Absorbez en votre coeur cette inhalation, poison noir, expirez
    cette bénédiction de votre poitrine sur notre création
Forêts villes océans déserts rochers plats montagnes
    dans les Dix Directions, pacifiez-les, avec cette exhalation
Cette Ode au Plutonium, enrichissez-la, afin de pulvériser
    son vain tonnerre parmi les univers mentaux
        de notre monde terrestre
Magnétisez ce hurlement de compassion sans coeur, anéantissez
    cette montagne de Plutonium avec la parole ordinaire
        de l'esprit et du corps,
Chargez de puissance ce souffle-gardien de l'esprit parti, au devant
    parti, parti de moi , au delà de moi, Réveillez-vous espaces
        à ce mien cri Ah !

Allen Ginsberg,
01 mars 1994

 

À propos      
Copyright © La République des Lettres, Paris, jeudi 26 novembre 2020.
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