Samuel Huntington

Samuel Huntington
Samuel Huntington

Le Choc des civilisations

La politique mondiale entre dans une nouvelle phase dans laquelle la source fondamentale de conflit ne sera plus idéologique, ni économique. Les heurts entre civilisation seront dominants.

Les civilisations se mélangent évidemment et se chevauchent et peuvent inclure des sous-civilisations. La civilisation occidentale a deux variantes majeures, européenne et nord-américaine, tandis que l'Islam possède ses subdivisions arabe, turque et malaise. Bien que les frontières entre les civilisations soient rarement nettes, les civilisations sont réelles (tangibles).

Elles culminent et déclinent, elles se divisent et fusionnent. Et, comme le sait tout étudiant en Histoire, les civilisations disparaissent. Les Occidentaux ont tendance à considérer les états-nations comme les acteurs principaux de la géopolitique. Ils l'ont été pendant quelques siècles seulement la perspective majeure de l'Histoire a été l'histoire des civilisations.

C'est vers ce modèle que le monde tend à nouveau. L'identité liée à la civilisation prendra de plus en plus d'importance et le monde sera façonné dans une large mesure par les interactions entre sept ou huit civilisations majeures: les civilisations occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe, latino-américaine et peut-être africaine.

Les lignes de fracture entre les civilisations seront les lignes de front des batailles du futur. Pourquoi ? Les différences entre les civilisations sont basiques, impliquent l'Histoire, le langage, la culture, la tradition et, plus important encore : la religion. Les différentes civilisations voient de manière différente les relations entre Dieu et l'homme, le citoyen et l'état, les parents et les enfants, la liberté et l'autorité, l'égalité et la hiérarchie. Ces différences sont le fruit des siècles. Elles ne disparaîtront pas de sitôt.

Le monde devient plus petit. Les interactions entre les peuples des différentes civilisations se multiplient. Elles intensifient la conscience de civilisation.

Les changements économiques et sociaux détachent les peuples de leur identité locale de longue date. Dans la plupart des régions du monde, la religion est venue combler ce vide, souvent sous la forme de mouvements dénommés fondamentalistes, dans l'Occident chrétien, le Judaïsme, le Bouddhisme, l'Hindouisme et l'Islam. La "dé-sécularisation du monde" remarquée par George Weigel est une réalité de la vie en cette fin de XXe siècle.

Et ce phénomène de retour vers ses racines se produit parmi les civilisations non-occidentales. Cela inclut l'"Asianisation" au Japon, la fin du legs de Nehru et l'"Hindouisation" de l'Inde, l'échec des idées occidentales de socialisme et de nationalisme, et, désormais, une "ré-Islamisation" du Moyen-Orient, ainsi qu'un débat en Russie au sujet de l'Occidentalisation.

Plus important, les efforts de l'Occident pour promouvoir ses valeurs de démocratie et de libéralisme comme des valeurs universelles, pour maintenir sa prédominance militaire et pour faire progresser ses intérêts économiques, engendrent des ripostes en provenance des autres civilisations.

L'axe central de la politique mondial sera vraisemblablement le conflit entre "l'Ouest et le reste" et les réponses que pourront donner les civilisations non-occidentales au pouvoir de l'Occident et à ses valeurs. L'exemple le plus frappant de la coopération anti-occidentale est la connexion entre les états islamiques et confucéens défiant le pouvoir et les valeurs occidentales.

Dans l'ancienne Union soviétique, les communistes peuvent devenir des démocrates, les riches peuvent devenir pauvres et les pauvres, riches, mais les Russes ne deviendront jamais des Estoniens. Une personne peut être à moitié française et à moitié arabe, voire même un citoyen de deux pays. Il est plus difficile d'être à moitié Catholique et à moitié Musulman.

Finalement, la réussite du régionalisme économique renforcera la conscience de civilisation. D'un autre côté, le régionalisme économique ne peut être un succès que s'il est enraciné dans une civilisation commune (laïque ?). La Communauté européenne repose sur les fondements séparés de la culture européenne et de la Chrétienté occidentale. Le Japon, en contraste, rencontre des difficultés dans la création d'une entité économique comparable en Asie de l'Est parce qu'il s'agit d'une civilisation unique en elle-même.

Alors que la division idéologique en Europe a disparu, la division culturelle de l'Europe entre la Chrétienté occidentale et la Chrétienté orthodoxe et l'Islam refait surface. Les conflits le long de la ligne de fracture entre l'Occident et les civilisations islamiques se perpétuent depuis 1300 ans. Cette interaction militaire vieille de plusieurs siècles n'est pas prête de décliner.

Sur la frontière nord de l'Islam, des conflits éclatent de plus en plus entre les peuples orthodoxe et musulman. Cela inclut le carnage de la Bosnie et de Sarajevo, les violences qui couvent entre les Serbes et les Albanais, les relations ténues entre les Bulgares et leur minorité turque, les violences entre les Ossète et les Ingush, le massacre réciproque et sans relâche des Arméniens et des Azerbaïdjanais, ainsi que les relations tendues entre Russes et Musulmans en Asie centrale.

La rupture historique entre les Musulmans et les Hindous ne se manifeste pas seulement dans la rivalité entre le Pakistan et l'Inde, mais également dans l'intensification des conflits religieux en Inde, entre les militants de plus en plus nombreux des groupes hindous et la minorité substantielle de Musulmans.

Les groupes ou les états appartenant à une civilisation impliquée dans une guerre contre un peuple d'une autre civilisation tentent naturellement de rallier à eux le soutien des autres membres de leur propre civilisation.

Dans les années à venir, les conflits locaux qui vont probablement dégénérer en guerres majeures seront ceux, comme en Bosnie ou dans le Caucase, qui se situeront le long des lignes de faille entre les civilisations.

Si ces hypothèses sont plausibles, il faut nécessairement considérer leurs implications pour la politique occidentale. Ces implications pourraient être divisées entre les avantages à court terme et les accommodations sur le long terme.

Dans le court terme, il est clairement dans l'intérêt de l'Ouest de promouvoir une meilleure coopération et l'unité à l'intérieur de sa propre civilisation, particulièrement entre ses composantes nord-américaine et européenne incorporer dans l'Occident ces sociétés de l'Europe de l'Est et d'Amérique latine dont les cultures sont proches de celle de l'Occident maintenir des relations étroites avec la Russie et le Japon soutenir dans les autres civilisations les groupes compréhensifs à l'égard des valeurs et des intérêts de l'Occident et renforcer les institutions internationales qui reflètent et légitiment les intérêts et les valeurs de l'Occident.

L'Occident doit également limiter l'expansion de la puissance militaire des civilisations potentiellement hostiles, principalement les civilisations confucéenne et islamique, et exploiter les conflits et les différences entre les états confucéens et islamiques. Cela demandera une modération dans la réduction des capacités militaires occidentales, et en particulier le maintien de la supériorité militaire américaine dans l'Asie de l'Est et du Sud-Ouest.

Dans le long terme, il faudra faire appel à d'autres mesures. L'Occident devra de plus en plus s'accommoder des civilisations modernes non-occidentales, dont la puissance rejoint celle de l'Occident, mais dont les valeurs et les intérêts diffèrent significativement des siens. Cela demandera à l'Occident de développer une bien meilleure compréhension des principes religieux et philosophiques de base, qui sous-tendent les autres civilisations et la façon dont les peuples de ces civilisations envisagent leurs propres intérêts. Cela demandera un effort pour identifier les éléments communs entre les autres civilisations et l'Occident.

Pour le futur tel qu'il est envisageable, il n'y aura pas de civilisation universelle, mais, à la place, un monde fait de civilisations différentes, chacune ayant à apprendre à coexister avec les autres.

Samuel Huntington,
Le texte ci-dessus est une traduction sous forme condensée par la République des Lettres de l'article de Samuel Huntington qui vient de paraître dans la revue américaine "Foreign Affairs".
le 01 mars 1994

Le Choc des civilisations, nouvel évangile du culturalisme

Depuis l'élection de Bill Clinton, l'essai du professeur de Harvard Samuel Huntington, Le choc des civilisations, a été promu comme nouvel "article X", rappelant par l'étendue de son influence le célèbre article de George Kennan du début de la Guerre Froide (1947), paru lui aussi dans la prestigieuse revue Foreign Affairs.

Huntington postule publiquement ce qui se murmurait depuis belles lurettes dans les cénâcles et autres think-tanks de la nouvelle Nouvelle Droite: le XXIe siècle sera celui de la "global compétition" entre regroupements régionaux sur le pan mondial, ce qui se traduit chez Huntington, selon une métaphore filée tirée tout droit de la tectomique des plaques, par des lignes de faille, voire de conflagration ouverte, au long des zones séismiques de contact et de confrontation entre les civilisations.

Ainsi, nous aurons la joie d'assister à l'essor d'une nouvelle génération de guerres. Les guerres féodales et dynastiques des rois ayant été remplacées au XVIIIème et XIXe siècles en Occident par les guerres des Nations, celles-ci se sont vues à leur tour éclipsées (notamment en étendue et en sauvagerie) par les guerres des Idéologies du XXe siècle épris de super-productions hystériques et funestes. Que nous réserve l'avenir selon Huntington ? La guerre des "civilisations"...

La guerre mondiale des années à venir (ô ombres orwelliennes !) n'aura pas de causes économiques ou idéologiques (sic), mais opposera l'Occident et la civilisation islamique, par exemple, ou l'Occident et la civilisation confucéenne, ou excusez du peu, les deux à la fois. Les nouveaux "adversaires rivaux" (à moins que ce ne soit l'inverse, selon un désormais célèbre rapport du Pentagone de 1992), seront soit un Islam réduit à la caricature d'un fondamentalisme unissant tout le monde arabe, soit une Chine redevenue péril jaune (mais cette fois-ci, confucéen !), par son poids économique et militaire retrouvé à même de dominer l'Asie, soit une Russie expansionniste renaissante (mais une telle confrontation serait fâcheuse: nous nous devons, n'est-ce-pas, de renforcer coûte que coûte nos liens avec les civilisations "proches": la slave-orthodoxe n'a-t-elle pas en commun avec l'Occident l'héritage chrétien et un intérêt commun à "contenir" l'Islam déferlant ?).

Selon la perspective de Huntington, les conflits et tueries locaux dont nous sommes les spectateurs obligés et hallucinés en ex-Yougoslavie et au Moyen-Orient, ainsi que la montée des tensions en Asie (autour de la Corée du Nord, ou des eaux territoriales dans la mer de Chine) sont non seulement les signes avant-coureurs de conflits possibles, mais bel et bien la phase inaugurale de cette nouvelle génération de guerres. Voilà de quoi réjouir tous les nostalgiques des croisades, tous les Oliver North et Godefroid de Bouillon en puissance, tous les irrédentistes de la cultures et de la langue, tous les ennemis jurés de la nouvelle civilisation de l'universel, humaniste, écologiste et libertaire, qui se pointait à l'horizon depuis la révolte mondiale de la jeunesse des années soixante. De quoi réjouir également tous les ennemis cachés de la démocratie, tous ceux qui pensent qu'elle est une chose trop sérieuse pour être confiée aux peuples, tous les groupes d'intérêt particuliers, tous les services spécialisés, qui pour survivre dans le contexte de crise économique et de l'après-guerre froide ont besoin de nouvelles professions de foi manichéennes.

Mais l'argumentation de Huntington tient-elle debout ? Le conflit entre états juif et palestiniens en Israël et dans les territoires occupés n'a-t-il pas ses origines dans les péripéties de l'hégémonisme occidental, et la lutte pour le contrôle des sources de l'approvisionnement pétrolier ? Les mouvements intégristes, sont loin d'être unitaires, et le plus souvent s'opposent à des états musulmans tels que l'Algérie ou l'Egypte. La guerre du Golfe fournit en outre une éclatante contre-preuve à la théorie culturaliste de Huntington; elle prit naissance entre deux pays islamiques, et la coalition des vainqueurs se composaient des principaux pays occidentaux plus le Japon, avec la plupart des grandes puissances arabo-musulmanes, dont l'Egypte et le Maroc, pour ne parler que d'elles. Quant à l'ex-Yougoslavie, ce serait une caricature de décrire ce qui s'y passe comme un conflit entre les civilisations chrétienne et islamique, ne serait-ce que parce que la société bosniaque musulmane est intégralement européenne et son gouvernement est le seul parmi les partis en présence à défendre l'idée d'une société pluraliste et libérale "à l'occidentale" — il s'agirait bien plutôt, face à l'émergence d'un tel modèle, d'une tentation de régression caractérisée vers l'idéologie culturaliste, communautariste et ethnocentrique des années 30, donc, d'une tentative de retour à une idéologie typique du XXe siècle, par des professionnels du pouvoir sans scrupule. Evidemment, à en croire Huntington (et ceux parmi nos décideurs qui sont peut-être déjà intoxiqués par ses théories), il s'agirait là de l'ouverture d'une sorte de second front de la Chrétienté — de la Croix face au Croissant — s'étendant depuis la Grèce et la Serbie (enfin reconstituée !) jusqu'à la Russie: celle, précisément, de la fameuse civilisation slavo-orthodoxe, tous délires messianiques et expansionnistes confondus.

Les théories de Huntington représentent à notre avis un danger majeur parce que, sous des dehors apparemment réalistes et raisonnables, elles conduisent droit vers une telle régression de l'esprit qui, si elles devaient se généraliser (comme il semblerait que dans la littérature et la pensée actuelles, elles ont sournoisement tendance à le faire) équivaudrait à une véritable éclipse de la raison. Dangereuses elles le sont, surtout parce que, comme le démontre J. Hoagland dans une cinglante réponse critique publiée récemment dans les colonnes de l'International Herald Tribune, leur prise au sérieux aurait pour effet de transformer des conflits tangibles d'intérêts économiques, politiques, territoriaux ou nationaux du monde actuel en confrontations insolubles et inexpiables, dès lors qu'ils seraient interprétés en termes de choc des civilisations. En effet, on ne choisit selon cette vision du monde, ni ses genres, ni sa culture ; on est entièrement façonné, déterminé "élu" par elles. Ainsi la guerre des civilisations étant perpétuelle, il n'y a d'autre perspective historique, ni d'autre solution finale, que la domination, l'asservissement ou l'extermination. Du culturalisme à l'état raciste hitlérien, il n'y a qu'un imperceptible pas que d'aucuns, inspirés par des théories légitimantes telles que celles de Huntington, sont en train de franchir avec la complicité d'autres que l'obscurcissement de la raison qu'elles propagent fait déjà balancer. Pourtant son argumentation ne fait que rationaliser des stéréotypes et ainsi redonner licence au retour du genre de théorie apocalyptique qui avait donné naissance à la deuxième guerre mondiale. Lorsque de telles théories reçoivent à nouveau un vernis de respectabilité — Huntington, faut-il le rappeler, est directeur d'un Center for Strategic Studies de Harvard — et que leurs ravages risquent de se propager jusque dans les rangs de la communauté intellectuelle, il y a pour la République des Lettres, péril en la demeure.

Mais sans doute avant tout l'hérésie qu'il faut dénoncer à la racine de la pensée de Huntington est la dangereuse simplification réductionniste qui consiste à faire équivaloir culture et civilisation: c'est ce que nous nommons ici culturalisme. Si d'une part, on peut admettre avec l'anthropologie prise dans son ensemble que la culture, les cultures, sont ce qui, vaille que vaille, fait office d'une seconde nature, d'une "nature" dans la nature, pour l'homme — et qui donc connaît la même multiplicité, les mêmes stabilités, instabilités et violentes mutations que les autres formes de la vie — par contre, il faut concevoir que la civilisation est ce projet unique, cet horizon commun utopique qui, en surplombant aussi bien les individus que les cultures, permet leur entrée en dialogue et leur auto-dépassement perpétuels. Qu'est-ce que la civilisation, si ce n'est ce qui permet éventuellement de surmonter, au nom de l'utopie de l'humain, la guerre de tous contre tous des individus et des cultures ?

Patrick Hutchinson,
le 15 avril 1994

Contre Samuel Huntington

La thèse d'Huntington est exposée simplement: le système international, autrefois fondé sur la polarité des puissants blocs soviétique, américain et du tiers monde, est en transition vers un nouveau système composé de huit civilisations principales. Elles sont occidentale, japonaise, confucéenne, hindoue, islamique, slavo-orthodoxe, latino-américaine, et — "peut-être", dit le théoricien — africaine. "Civilisation", dans son lexique (comme dans ceux de ses prédécesseurs, Oswald Spengler et Arnold Toynbee), dénote la plus vaste base pratique d'affiliation culturelle humaine en aval d'une conscience d'appartenance à l'espèce humaine. La Culture et non la classe, l'idéologie ou la nationalité, fera la différence dans la lutte des puissances du futur. La tendance dans chaque bloc est d'aller vers une plus grande "conscience" civilisationnelle. Les guerres décisives du futur seront combattues le long des lignes de fracture civilisationnelles, comme celles séparant la Croatie et la Slovénie occidentale de la Bosnie musulmane et la Serbie slavo-orthodoxe, ou le Pakistan musulman de l'Inde hindouiste. La politique occidentale, dans un contexte d'un nouvel ordre, sera nécessairement dirigée vers le maintien d'une hégémonie mondiale en déstabilisant les civilisations hostiles militairement et diplomatiquement, en jouant les uns contre les autres dans un genre d'équilibre des Puissances, et en apprenant à vivre dans la diversité totale.

En supposant, pour le moment, qu'il y a huit (et seulement huit) civilisations, pourquoi leurs futures relations devraient-elles être orientées vers un conflit? "Les différences ne signifient pas nécessairement conflit", dit Huntington, mais les civilisations se heurteront parce qu'elles incarnent des valeurs politiques et morales incompatibles; par exemple, les idées occidentales d'individualisme et de démocratie vont à l'encontre des croyances de nombreuses civilisations non-occidentales.

Quand même cela serait, demandent certains, pourquoi ne pas vivre et laisser vivre? Pourquoi des valeurs en opposition généreraient-elles automatiquement une confrontation politique et militaire? Huntington ne répond pas à la question directement. Il présume que les civilisations politisées sont des blocs de puissance chacun luttant naturellement pour la survie, l'influence, et au besoin, la domination. Heureusement, l'Occident est actuellement au sommet, mais d'autres civilisations sont finalement en train de développer des capacités économiques, militaires et culturelles pour défier l'hégémonie occidentale et refaçonner le monde vu à travers l'objectif de valeurs et de croyances non-occidentales. (C'est cette vision de l'ascendance non-occidentale qui rend l'essai du Professeur Huntington si séduisant pour beaucoup de politiciens du Tiers-Monde). "L'Occident contre le reste du monde" décrit donc la ligne de fracture la plus probable des futures relations civilisationnelles.

Est-ce là un nouveau paradigme ou la simple modification du modèle de la guerre froide que Huntington affirme avoir abandonné? Certaines différences semblent évidentes: les unités fondamentales du conflit international sont maintenant des Civilisations, non des Etats; le monde des civilisations en conflit est multipolaire, non bipolaire; et les joueurs principaux sont unis par une affinité culturelle plus que par la classe ou l'idéologie. Mais sous la surface d'une nouvelle image du monde, les mécanismes familiers sont en action. La pensée de Huntington demeure limitée par les hypothèses du réalisme politique, la philosophie dominante de la période de la Guerre Froide. Pour lui, comme pour les réalistes d'avant, la politique internationale est, surtout, une lutte pour le pouvoir entre des unités cohérentes mais essentiellement isolées, dont chacune cherche à avancer ses propres intérêts dans un environnement anarchique. Huntington a remplacé l'Etat-nation, pièce principale du vieux jeu de la politique réaliste, par une pièce encore plus grande: la Civilisation. Mais à bien des égards le jeu lui-même continue comme auparavant.

Les résultats de cette continuité sont particuliers. C'est comme si Galilée avait expliqué ses observations télescopiques en recourant à la physique Aristotélicienne. Les civilisations d'Huntington sont essentiellement des super-Etats motivés par les mêmes impératifs d'insécurité et d'auto-développement que l'étaient leurs prédécesseurs historiques de la Guerre Froide. En conséquence, les politiques générées par son nouveau paradigme ne sont pas vraiment différenciées de celles inspirées par le vieil ordre des états et des blocs idéologiques concurrents. Par exemple, puisque la place la plus sûre dans système anarchique est au sommet ou en alliance avec un souverain, Huntington conseille aux occidentaux de se méfier du désarmement, de peur que les autres civilisations profitent de la démilitarisation de l'Occident pour modifier la balance fondamentale du pouvoir. Il conseille aussi à l'Occident de développer "une compréhension plus approfondie" des autres civilisations, d'identifier "des éléments d'appartenance" comme d'apprendre à coexister avec les autres. Mais une "coexistence pacifique" de cette sorte était un principe de base de la stratégie de la Guerre Froide. Son contexte était une lutte incessante pour le pouvoir dont la diplomatie était, en fait, une continuation de la guerre par d'autres moyens. Le conseil d'Huntington — co-existez sans vous battre — demeure fermement enraciné dans le paradigme de la lutte pour la domination.

Ce qui est nouveau, étant donné le triomphalisme de beaucoup d'écrits de l'après Guerre Froide, c'est le pessimisme d'Huntington. Dans un entretien, il dit que l'Occident doit maintenant affronter un monde dans lequel, "malgré sa prépondérance courante dans le pouvoir économique et militaire, la balance du pouvoir est en train de changer de mains". Ce pessimisme spenglerien a des racines dans le darwinisme social aussi bien que dans le réalisme; dans la lutte pour la survie et la suprématie, la victoire appartient à la civilisation la plus unifiée culturellement, la plus déterminée, et la mieux adaptée à la poursuite de la Puissance mondiale. Par conséquent, Huntington voit le multiculturalisme — "la désoccidentalisation" — comme une sérieuse menace pour les intérêts occidentaux. Le théoricien insiste sur le fait que les politiques favorisant le multiculturalisme menacent "les principes sous-jacents qui ont été les bases de l'unité politique américaine".

Huntington nous offre-t-il à nouveau le plat réchauffé de la théorie de la Guerre Froide? La réponse semble malheureusement claire et évidente. La menace prétendue et les réponses conseillées sont toutes les deux assurément familières. La menace soviétique s'est peut-être évanouie, mais de nouveaux ennemis — en particulier, la "connexion islamique-confucéenne" — tant redoutée met en danger maintenant les intérêts occidentaux. Deux réponses sont par conséquent exigées: un mouvement d'unification et de revitalisation culturelle, et un engagement renouvelé envers la sécurité collective militaire, politique et culturelle. Tout d'abord, selon lui, nous devons nous occuper de l'ennemi de l'intérieur, défini comme des "groupes d'immigrants non intégrés et non blancs". Deuxièmement, puisque "l'Occident est contre le reste du monde", les occidentaux n'auront aucun choix si ce n'est celui de contracter des alliances défensives avec des civilisations plus sympathiques et dociles contre les puissances les plus "autres" et ambitieuses. Huntington conseille à l'Occident "d'incorporer" les cultures d'Europe de l'Est et d'Amérique latine, de maintenir des "relations coopératives" avec la Russie et le Japon, et de "renforcer les institutions internationales qui reflètent et légitiment les intérêts et les valeurs occidentales. Il ne nous offre aucune raison de penser que son système civilisationnel demeure multipolaire. La vieille Guerre Froide est morte, tonitrue-t-il, puis — sotto voce — Bienvenue à la nouvelle Guerre Froide.

En réponse à la vision d'Huntington, nous ne soutenons pas que les différences culturelles sont politiquement sans signification. Les similarités ou différences culturelles peuvent devenir des bases pour une massive mobilisation politique, mais seulement comme réaction à des facteurs exogènes que le théoricien n'a pas pris en considération. Ce serait une erreur de rejeter sa vision d'une guerre civilisationnelle totale. Sa réalisation n'est que trop envisageable. Mais il est essentiel de fournir une meilleure explication aux conditions qui pourraient générer un tel violent conflit des civilisations.

Finalement, la revendication d'Huntington d'avoir produit un nouveau paradigme dépend de sa capacité à défendre la distinction entre idéologie politique — base de l'ancien ordre mondial — et les valeurs culturelles, fondation de sa notion de "civilisation". Le théoricien le pose clairement dans une réponse adressée à ces critiques, en maintenant que: "Ce qui compte finalement pour les gens ce n'est pas une idéologie politique ou un intérêt économique. Foi et famille, sang et croyance, c'est ce à quoi les gens s'identifient et ce pour quoi ils se battront et mourront. Et c'est pourquoi la Guerre des Civilisations est en train de remplacer la Guerre Froide comme le phénomène central de la politique mondiale".

Les cultures distinctes, de son point de vue, créent des différences de valeur qui sont de loin plus difficiles à réconcilier que de simples conflits d'intérêt ou d'idéologie. Huntington semble considérer que de tels engagements culturels sont primordiaux. Il nous ferait croire, par exemple, que même si les chinois décident d'emprunter la voie capitaliste, leurs valeurs "confucéennes" demeureront pour toujours étrangères à celles de l'Occident. De plus, en associant "foi" à "famille" et "croyance" à "sang", il laisse entendre que les valeurs culturelles sont inextricablement liées à l'identité ethnique. Enfin, il confond ethnicité et civilisation, en assurant que tous les musulmans, par exemple, font parti d'un vaste groupe ethnique dont les valeurs primordiales les conduit à persécuter inévitablement les hérétiques, à voiler les femmes et à établir des régimes théocratiques.

Chaque lien dans cette chaîne d'hypothèses soulève des questions qu'Huntington ne semble pas avoir prises en considération. Est-ce que ses huit civilisations sont des groupes ethniques juridiquement constitués, ou sont-elles des formations multi-éthniques, instables, unifiées (ou pas) par coercition d'élites, intérêt économique et idéologie plutôt que par une culture commune? Les "valeurs" dont il discute sont-elles anciennes et résistantes au changement, ou sont-elles plutôt des constructions idéologiques d'un cru relativement récent, des synthèses capables de transformation devant des évènements changeant?

Il semble qu'Huntington ait mal compris le processus du changement culturel et de la formation des valeurs. Il paraît tout à fait ignorer que, comme l'anthropologue Nigel Harris l'énonce, "la culture n'est pas quelque camisole de force mais plutôt de nombreux costumes, que nous pouvons endosser ou mettre de côté parce qu'ils gênent nos mouvements". Il ne reconnaît pas non plus jusqu'à quel point les théorie de l'anthropologie moderne ont miné la distinction entre tradition culturelle et idéologie. Comme l'anthropologue K. Avruche le relève dans un article de la Revue d'Etudes Ethniques et Raciales d'octobre 1992: "Traditions" et "Nations" sont des concepts récents et modernes parce qu'ils sont continuellement impliqués dans le processus de construction sociale et culturelle. Elles sont inventées et réinventées, produites et reproduites, selon des contingences complexes, interactives et changeantes, suivant les conditions matérielles et les pratiques historiques. Elles sont des produits de lutte et de conflit, d'intérêts matériels et de conceptions concurrentes d'authenticité et d'identité. Elles sont enracinées dans des structures d'inégalité. La patine d'antiquité apparemment requise est liée d'une façon ou d'une autre au besoin d'identité authentique".

Il est clair que les civilisations selon Huntington sont des constructions idéologiques aussi "récentes et modernes" que les nations, et également enracinées dans des "structures d'inégalité". Les matériaux culturels disponibles pour définir une "civilisation" politisée sont si riches, variés, et contradictoires que toute définition politique contemporaine reflète choix faits par des dirigeants modernes en réponse à des problèmes modernes. Par exemple, la tendance à caractériser la culture indienne comme exclusivement Hindou ne réussit pas à donner un reflet réel des problèmes actuels des castes supérieures assiégées par les revendications des castes inférieures.

Similairement, l'Islamisme moderne est pour beaucoup un produit du XXe siècle. Sans doute, certains des matériaux bruts utilisés dans sa construction remonte au temps du Prophète. D'autres matériaux, depuis les revenus du pétrole et les communications électroniques jusqu'aux théories économiques de l'Ayatollah Khomeini, sont totalement nouveaux. Mais même les plus vieilles traditions ne représentent pas des valeurs impérissables autant que des attitudes et des coutumes qui sont elles-mêmes les produits d'un changement antérieur. La survie des ces coutumes reflète leur plasticité , leur capacité à participer dans la création d'une culture nouvelle. Et les coutumes qui sont choisies pour la continuation ou le renouveau par les islamistes du XXe siècle dépend de leur conception de "pertinence", non des diktats d'une tradition immuable. La femme musulmane voilée qui regarde la télévision à la maison, fait les courses en public, assiste à des rassemblements politiques ou travaille dans un bureau, n'est ni la femme "émancipée" de l'Occident ni la femme mise à l'écart de la tradition islamique. En effet, jusqu'où les rôles et les attitudes sexuels anciens peuvent être ou devraient être préservés, est une question débattue, même dans les cercles fondamentalistes.

Les matières premières de la tradition peuvent être utilisées pour créer une gamme extrêmement large de "civilisations" alternatives. Ce qui conditionne principalement la procédure créatrice n'est pas la tradition autant que les environnements locaux et mondiaux dans lesquels la culture se développe. Mais Huntington nous ferait croire que la gamme des choix civilisationnels est strictement limité par des "valeurs" traditionnelles données.

L'effet de ce déterminisme culturel est de raviver cette tension particulière de la pensée occidentale qui a vu la Guerre Froide elle-même comme une Kulturkampf, un choc de civilisations. Dans l'anticommunisme américain, il y avait toujours une scission, traversant et coupant la division séparant les conservateurs des libéraux, entre les interprétations rationnelle / volontariste et irrationnelles/ déterministes du comportement communiste. Cette dernière interprétation mit l'accent sur la force du déterminisme culturel — ce "quelque chose" ineffable et immuable dans la culture Russe, Chinoise, ou Vietnamienne qui rendait ces peuples enclins à un totalitarisme agressif.

L'implication logique, à l'époque et encore maintenant, n'était pas simplement que l'autre était différent, mais qu'il était inférieur. Si chaque civilisation est le produit (et le prisonnier) de ses traditions uniques, il n'existe pas de base pour un jugement ou une action supra-culturelle. Presque à la fin de son essai, Huntington peint "un monde de différentes civilisations, chacune d'elles devant apprendre à coexister avec les autres". Mais son propre relativisme extrême mine ce pieux espoir. Si "l'Occident contre le reste du monde" décrit véritablement un avenir de conflit international, quel autre choix nous reste-t-il , si ce n'est de défendre "Nos" valeurs héritées contre les "Leurs" ?

Richard Rubinstein et Charles Crocker,
01 octobre 1996

 

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