Pierre-Joseph Proudhon

Pierre-Joseph Proudhon
Pierre-Joseph Proudhon

Biographie

Journaliste, philosophe et écrivain politique français, précurseur de l'anarchisme et penseur du socialisme libertaire, Pierre-Joseph Proudhon est né à Besançon le 15 janvier 1809.

Fils d'un tonnelier du Jura et d'une mère cuisinière, il ne doit qu'à la charité de quelques personnes de pouvoir commencer, en 1820, des études au Collège Royal de Besançon. Il n'a pas les moyens d'acheter des livres mais obtient cependant de brillants succès scolaires. En 1828, les difficultés matérielles de sa famille l'obligent à renoncer à l'université. Il devient ouvrier typographe puis correcteur dans une imprimerie de Besançon. Les livres de théologie qu'il corrige lui permettent d'acquérir une solide formation dans ce domaine. Il corrige aussi les épreuves d'un livre de Charles Fourier, Le Nouveau Monde industriel et sociétaire (1829), qui exerce une forte influence sur lui.

Après avoir accompli un tour de France de huit années où il a alterné les périodes de chômage et d'emplois ouvriers, il fonde en 1837 sa propre imprimerie avec deux amis. La même année, il publie sans signature un Essai de grammaire générale qui est intégré aux Éléments primitifs des langues de l'abbé Nicolas Sylvester Bergier.

En 1838, Proudhon, qui a vingt-neuf ans, parvient à passer le baccalauréat en autodidacte. Guidé par le bibliothécaire Charles Weiss, il passe un concours qui le consacre meilleur jeune littérateur du département. Son mémoire adressé à l'Académie des sciences et belles-lettres du Doubs lui vaut de gagner une pension triennale de 1.500 francs.

Il part s'installer à Paris où, fréquentant les cours de la Sorbonne, du Collège de France et du Conservatoire des arts et métiers, il découvre l'économie politique et les idées socialistes circulant dans les milieux étudiants. Il lit de nombreux auteurs: Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, Voltaire, Emmanuel Kant, Auguste Comte, David Hume, Adam Smith, John Locke, etc.

En 1839, pour le concours à sujet imposé de l'Académie de Besançon, il rédige un mémoire sur L'Utilité de la célébration du dimanche. Celui-ci ne lui vaut qu'une mention honorable, le jury trouvant trop hardies certaines digressions sur l'Évangile.

En 1840, il entre dans l'activisme politique avec un essai: Qu'est-ce que la propriété ? ou Recherche sur le principe du Droit et du Gouvernement, peu remarqué d'abord malgré une formule qui deviendra célèbre par la suite: "La propriété, c'est le vol", paradoxe qu'il atténuera plus tard en affirmant dans Théorie de la Propriété (posthume, 1871) que "la propriété, c'est la liberté".

La question de la propriété est centrale dans la pensée de Proudhon. Il la considère d'une part comme la structure portante du privilège social et, d'autre part, comme le pivot de la résistance des individus à la domination de l'État. Il fait la distinction entre l'aspect originel et inéluctable de la propriété, c'est-à-dire la possession des moyens de production, et le système dans lequel la propriété des moyens de production se concentre dans quelques mains, la propriété se transformant alors en rente parasitaire des fruits du travail. Critiquant certains aspects du communisme qui souhaite que la communauté des travailleurs devienne collectivement propriétaire des moyens de production, il préfère une société constituée d'une pluralité de collectivités sociales autonomes créant des liens horizontaux entre elles, au-delà même des frontières nationales. C'est en se référant à ce modèle de gouvernement, alliant la liberté individuelle à l'harmonie sociale, que Proudhon parle d'anarchie.

Un autre essai, Avertissement aux propriétaires (1842), où il attaque Victor Considerant, suscite des poursuites judiciaires en cour d'assises. Le livre est saisi mais l'auteur n'est finalement pas condamné, le jury n'ayant pas compris sa démonstration volontairement obscure. À la même époque, il doit abandonner son imprimerie dont les affaires sont depuis longtemps fort mauvaises.

Proudhon est embauché en 1843 dans une grande entreprise lyonnaise de transports fluviaux sur le Rhône et la Saône. Il fréquente les associations mutuelles ouvrières de Lyon, issues des révoltes des Canuts de 1831 et de 1834. Il publie plusieurs livres dont De la création de l'ordre de l'humanité (1843), et Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère (1846). Il rencontre à Paris Michel Bakounine et Karl Marx qui lui demande de devenir son correspondant attitré pour la France. La relation amicale entre les deux hommes ne tiendra que quelques mois car des divergences sérieuses apparaissent lorsque Marx publie sa Misère de la philosophie, réponse à la Philosophie de la misère de M. Proudhon (1847). Ce sont deux conceptions différentes du socialisme qui s'affrontent.

Le 8 janvier 1847, Pierre-Joseph Proudhon est initié franc-maçon dans une loge du Grand Orient de France à Besançon. La révolution de 1848 va faire de lui une personnalité politique de premier plan: installé à Paris et devenu rapidement populaire grâce à son journal Le Représentant du peuple (parution de février à août 1848), sous-titré Journal quotidien des travailleurs, il est élu représentant du département de la Seine lors des élections législatives de juin. Il entre à l'Assemblée nationale constituante en même temps que Victor Hugo.

Pendant les Journées de Juin 1848, muni de sa cocarde tricolore, il soutient les insurgés sur les barricades mais ne participe pas activement à l'insurrection. Le 31 juillet, sa proposition de loi en faveur d'une nationalisation partielle des fermages, des loyers et du capital provoque un tollé à l'assemblée qui la considère comme une atteinte directe au droit de propriété. Elle est rejetée à l'unanimité moins deux voix (dont la sienne). Le 4 novembre, il vote contre la Constitution.

C'est dans son nouveau journal Le Peuple, bientôt interdit par les autorités et contraint de changer son titre en La Voix du Peuple, que Proudhon développe ses idées politiques. Après ses ouvrages Solution du problème social (1848) et L'Organisation du crédit et de la circulation (1848), où il élabore une théorie du crédit à taux zéro qui permettra la création des mutuelles, il passe lui-même à la pratique en fondant en janvier 1849 une "Banque du peuple". Celle-ci est censée fonctionner sans capitaux, par la voie du simple échange et du papier-monnaie. Le but est de réaliser une véritable démocratie économique grâce au crédit mutuel et gratuit qui permettrait aux travailleurs de s'affranchir des propriétaires capitalistes.

L'entreprise n'a pas le temps de faire ses preuves. Le 28 mars 1849, à la suite d'un article publié dans Le Peuple, il est condamné en Cour d'assises à trois ans de prison et 3.000 francs d'amende pour "excitation à la haine et au mépris du gouvernement de la République, provocation à la guerre civile et attaque à la Constitution et à la propriété". Il est incarcéré le 5 juin à la prison parisienne de Sainte-Pélagie.

Le 31 décembre 1849, il bénéficie d'un droit de sortie pour épouser en mariage civil Euphrasie Piégard, une ouvrière passementière avec qui il aura quatre filles. La seconde, Marcelle, mourra du choléra en 1854.

Proudhon est libéré le 4 juin 1852 et retourne à sa vie privée, sans cesser toutefois de traiter des problèmes politiques. Il publie une édition corrigée et augmentée de ses Confessions d'un révolutionnaire, pour servir à l'histoire de la Révolution de février, rédigées pendant sa détention entre 1849 et 1851 et publiées dans La Voix du Peuple.

Il renonce à l'activisme politique pour se consacrer à des travaux de science et de philosophie. Il publie un petit ouvrage sur La Philosophie du progrès: programme, bientôt interdit en France, suivi de divers projets de livres non aboutis. En 1857, il publie un Manuel du Spéculateur à la Bourse, violente critique du système boursier. Il publie également un volume de plus de 1.500 pages consacré à La Justice dans la Révolution et dans l'Église (1858), véritable somme révolutionnaire, anticléricale et anti-étatique, qui lui vaut immédiatement une nouvelle condamnation à trois ans de prison et 4.000 francs d'amende.

Il doit alors s'exiler et part s'installer à Bruxelles en juillet 1858. Comme Victor Hugo et Louis Blanc, il refuse l'amnistie de 1859. Lorsqu'il rentre en France en 1862 — après avoir été amnistié par Napoléon III en décembre 1860 — il se retire définitivement dans sa maison parisienne du 12 rue de Passy.

Dans ses dernières années, Proudhon publie encore: Théorie de l'impôt (1861), La Guerre et la Paix, recherches sur le principe et la constitution du droit des gens (1861), puis Les Démocrates assermentés et les réfractaires (1863) qui, sans condamner la démocratie ou le suffrage universel, théorise le refus de participer aux élections dans la mesure où celles-ci sont dévoyées, manipulées et détournées par le pouvoir capitaliste. Deux importants ouvrages précurseurs du Fédéralisme et du Mutuellisme sont également publiés: Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le Parti de la Révolution (1863) et De la capacité politique des classes ouvrières, son "testament politique" achevé en 1864. Son oeuvre compte au total quelque soixante livres de pensée et de théorie politique, sociale et économique.

En 1864, il participe à la naissance de la Première Internationale Ouvrière. Son état de santé se dégradant, il ne peut toutefois pas se déplacer à Londres en novembre pour s'opposer en personne à Karl Marx.

Pierre Joseph Proudhon meurt à Paris le 19 janvier 1865, à l'âge de 56 ans.

Authentique écrivain socialiste du XIXe siècle, soucieux du style, dialecticien vigoureux formé par la lecture de Friedrich Hegel, riche d'une érudition d'infatigable autodidacte, Proudhon a fortement influencé le mouvement syndical ouvrier français. Plus qu'un politicien ou un économiste, c'est aussi un moraliste: il a la passion de la justice, fondée sur le respect intransigeant de l'individu et de sa liberté. Son profond anti-étatisme moral et, pour ainsi dire, mystique, explique sans doute que les thèmes proudhoniens survivront moins chez les socialistes, gagnés au marxisme, que chez les anarchistes et les libertaires, parfois chrétiens comme Charles Péguy. Auteur révolutionnaire français le plus largement traduit en Russie, il a aussi beaucoup influencé les écrivains russes, dont entre autres Fiodor Dostoïevski et Léon Tolstoï.

Jacques Patry,
gmtime

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