Hermann von Keyserling

Biographie

Hermann von Keyserling
Hermann von Keyserling

Philosophe et écrivain allemand, Hermann Graf von Keyserling est né à Könno, en Livonie (actuelle Estonie), le 20 juillet 1880.

Petit-fils du botaniste Alexander von Keyserling, il appartient à une vieille famille de la noblesse balte, devenue russe après la conquête de ces provinces sous Pierre le Grand. Il passe son enfance à Könno, puis au château familial de Rayküll, dans la région d'Harju.

À l'âge de quinze ans, le jeune comte part suivre des études au Lycée russe de Pernov. Dès le début, il s'intéresse vivement aux sciences naturelles, et cet intérêt ne faiblira pas, même lorsqu'il se tournera plus tard vers la philosophie. Après avoir étudié les sciences naturelles à Genève, Dorpat et Heidelberg, il passe avec succès un examen de géologie. C'est alors qu'il est gravement blessé dans un duel, épisode qui influera beaucoup sur le développement de sa personnalité.

En 1903, après la fin de ses études à Vienne où il rencontre Houston Stewart Chamberlain, Hermann von Keyserling séjourne à Paris jusqu'en 1906. Il vit ensuite à Berlin puis, après un voyage en Grèce, il se retire dans son domaine de Rayküll (Estonie). À cette époque, il a déjà abandonné la géologie pour se tourner vers la philosophie. Il publie à Munich La Structure du monde, Essai de philosophie critique (1907). En 1911, il quitte sa retraite pendant une année entière pour effectuer un voyage autour du monde. À son retour, il publie La Nature de l'Intuition et son rôle dans la philosophie (1912).

La Révolution russe de 1917 lui confisque tous ses biens et le prive de la possibilité de vivre dans sa patrie. Ruiné, Keyserling gagne l'Allemagne où il s'installe et publie Le Journal de voyage d'un philosophe (1919), inspiré par son voyage autour du monde. Le livre connaît un grand succès. La même année, il épouse la jeune comtesse Marie Goedlinda von Bismarck-Schönhausen, petite-fille du chancelier Bismarck, qui lui donnera deux enfants (Manfred en 1920, et Arnold en 1922).

En 1920, soutenu par l'ancien grand-duc Ernest-Louis de Hesse-Darmstadt, il ouvre à Darmstadt une "École de la Sagesse" pour répandre sa conception, profondément anti-académique, du savoir et de la philosophie. Il publie un ouvrage sur la religion, Immortalité (1920), suivi de deux autres sur l'art, La Philosophie comme un art (1920), et la science, La Connaissance créatrice (1921).

Thomas Mann, Carl Gustav Jung, Georg Frobenius, Rabindranath Tagore, et bien d'autres intellectuels du monde entier viennent donner des séminaires dans son école, notamment sur les philosophies et les religions orientales. Mais la renommée qu'il acquiert alors sous le régime de la république de Weimar résulte moins de son école que de ses activités de philosophe errant. En 1925, il repart pour de nouveaux voyages. Il publie Le Monde qui naît (1926), Psychanalyse de l'Amérique, Méditations sud-américaines, La Révolution mondiale et la responsabilité de l'Esprit, ce dernier livre daté de 1934 et rédigé directement en français. Ses œuvres sont traduites dans plusieurs pays d'Europe.

L'oeuvre d'Hermann Keyserling s'élabore autour d'une idée centrale: la philosophie n'est pas une science, un savoir dogmatique et abstrait, mais elle est la vie elle-même sous la forme du savoir. Il oppose aux théories objectivantes, propres au savoir technico-scientifique, un projet spéculatif qui tend à la compréhension intuitive et immédiate du sens du monde. Selon lui, ce n'est qu'avec la renaissance de l'esprit ancien de la Sagesse que se transmettra au monde une nouvelle impulsion spirituelle. Sa doctrine se fait l'écho de thèmes de la "philosophie de la vie" — Henri Bergson, Georg Simmel, Oswald Spengler,… — repensée d'une façon très personnelle.

Le nouveau régime allemand n'apprécie pas ses travaux. Lui-même refuse d'adhérer aux thèses national-socialistes. Les nazis au pouvoir ferment son école au milieu des années '30. Il est aussi frappé d'un quasi interdit, l'empêchant de voyager et de publier.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Hermann von Keyserling parvient toutefois à s'enfuir en Autriche, où il tente de réouvrir son école, mais il meurt à Innsbruck le 26 avril 1946, à l'âge de 66 ans.

Julien Poincarré,
La République des Lettres, numéro 85,
Paris, Mai 2001.

Anticipation et réalisation

(Préface à l'édition française de: Hermann von Keyserling, Figures symboliques, Stock, Paris, 1939)

Lors de l'apparition Figures symboliques, en 1926, j'en définis le sens général comme suit: il veut rendre parfaitement claire cette vérité que toute idée abstraite, en dernière analyse, a elle-même sa base dans le concret; c'est-à-dire que, dans la connaissance en apparence la plus abstraite, l'âme — et non pas l'homme abstrait — représente l'ultime réalité. Mais trois ans auparavant, j'avais serré de plus près la teneur la plus profonde du même livre, non encore conçu et pas même prémédité, dans un essai intitulé De la Vie symbolique: le lecteur français le retrouvera dans mon dernier livre français De la Souffrance à la Plénitude. Dans Sur l'Art de la Vie j'ai expliqué que le plan propre de la vie humaine n'est pas celui des faits empiriques, mais celui d'un sens personnel exprimé par le moyen des matériaux donnés. Considérée d'un autre côté, la même vérité revêt cet aspect que pour l'homme vivant de la vie de l'Esprit, pour lui-même, et non pas seulement pour les autres qui le jugent d'après sa signification historique, littéraire, religieuse ou autre, les faits ne comptent que pour autant qu'ils sont symboliques, c'est-à-dire qu'ils sont des images dans lesquelles s'incarne et à travers desquelles s'exprime le sens d'une vie. Le plan du Sens est donc le plan propre de la vie humaine, laquelle, en tant que vie plus qu'animale, a son origine et sa base dans l'Esprit. Les quatre coordonnées ci-dessus tracées fixent, à ce qu'il me semble, mieux que la seule qu'indiquait la préface de 1926, et fixent même absolument le point précis qu'occupe ce livre sur le plan de l'Esprit.

Pour cette nouvelle édition mon ami Maurice Delamain m'a prié de composer une préface, si possible, «importante». J'accède volontiers à son désir, car il me donne l'occasion d'exprimer sous forme d'esquisse anticipée des vues générales que je ne saurais présenter sous une forme achevée avant longtemps, mais que j'aimerais voir connues dès maintenant. Et la forme adéquate n'est pas difficile à trouver, puisque le premier essai des Figures Symboliques constitue une autobiographie spirituelle qui s'arrête à l'année 1925 et qui de ce fait exige aujourd'hui, au point de vue du Sens de cet essai lui-même, un complément qui le mette au courant de ma vie jusqu'à l'heure actuelle. Mais du point de vue littéraire, l'esquisse de l'année 1926 ne supporte pas d'être augmentée. Je ne vois donc pas d'autre issue à ce qui à première vue paraît une impasse que de prolonger les lignes tracées en 1925 jusqu'en 1939, dans une nouvelle préface indépendante du texte antérieur.

Plus je vis, et plus je suis convaincu de l'exactitude de l'idée de correspondance comme l'entendait la Renaissance. Le principe de causalité ne permet de comprendre les êtres et les choses que dans un cadre étroit et dans un sens fort limité. D'abord, tout événement a pour «causes» au moins mille et une raisons d'être; d'où, d'une part, l'unicité de tout événement concret, et d'où, de l'autre, le peu d'intérêt que présente toute explication simple et évidente: dès qu'il s'agit d'événements tant soit peu complexes, toute explication simple est arbitraire en ce sens qu'elle place arbitrairement tout l'accent d'importance sur une seule série causale, en ignorant les autres. De plus, dans les affaires humaines, il est bien rare que quelque chose se passe pour une raison indiquée: en règle générale, toute action ou omission est le produit d'une poussée intérieure irraisonnée, et l'être humain qui agit ou subit invente les raisons après coup, pour se justifier devant sa propre conscience réfléchissante. Et ce n'est pas tout encore: si l'on considère de près l'état de fait, on arrive à constater qu'une explication causale n'explique jamais rien, car au point de vue de l'Esprit, à la seule exclusion des normes logiques et mathématiques, il n'est pas nécessaire du tout et au reste parfaitement inintelligible qu'un événement qualifié soit «conséquence» d'un autre, autrement qualifié; les lois de la physique que tout le monde prétend trouver naturelles sont au fond tout aussi invraisemblables que paraît à l'esprit occidental la loi de Karma des Hindous ou la théorie chinoise d'après quoi les planètes gravitent autour du soleil pour des raisons morales.

Or, ces temps derniers, j'ai été particulièrement frappé par cette réflexion du géologue-philosophe allemand Edgar Dacqué que la théorie selon laquelle la pesanteur ferait graviter les corps célestes vers leurs centres à travers l'espace vide, remplie tout au plus par la fiction d'un éther aux propriétés contradictoires est bien plus invraisemblable au fond qu'une théorie selon laquelle les anges joueraient avec les astres suivant des règles de jeu déterminées. Dacqué conclut et résume sa pensée (Das Verlorene Paradies, p. 274, R. Oldenbourg éditeur, Munich, 1938) à peu près comme suit: toutes ces contradictions se résolvent, si on remplace la construction mécanistique (d'une gravitation purement extérieure) par le concept de correspondance intérieure. L'univers est un potentiel chargé de tensions et de forces vives sous forme différenciée; et c'est de cet état intérieur, qu'on ne peut définir mécaniquement, que découlent et dérivent simultanément, en correspondance intérieure réciproque, tous les corps et tous les mouvements. Rien n'agit l'un sur l'autre, à moins qu'il ne préexiste un attachement ou un antagonisme intérieur. Dans la coopération des mouvements planétaires par le moyen de la soi-disant gravitation et sa relation proportionnelle avec la Matière, la Masse et sa Densité, se manifeste un état total de correspondance que nous nous efforçons en vain de comprendre sous forme de système mécanique articulé. L'univers n'est pas, comme l'imagine la science physique, une espèce de réservoir vide, dénué de choses et de substances, et celles-ci ne sont pas des phénomènes purement extérieurs. Mais il n'est pas indispensable de se représenter de cette façon la structure du monde. Dès qu'on part du concept de la correspondance intérieure, il n'existe plus d'espace en soi; l'espace se présente alors comme expression de la présence de forces intérieures, et l'action à distance de la gravitation, bien mystique si elle est comprise mécaniquement, se trouve remplacée par la cohésion intime et continue du cosmos tout entier avec tous ses phénomènes, en dehors de tout espace. En partant de cette vue-là, on peut se dispenser de la fiction d'un espace vide et infini.

C'est à dessein que j'ai tâché de faire entrevoir la possibilité d'une explication non-mécanique dans un cas particulièrement susceptible d'explication mécanique. Dès qu'il s'agit de vie, et à plus forte raison de vie humaine, où le Destin organique propre à tout ce qui vit (voir le chapitre «Destin» des Méditations Sud-américaines) se transforme en Destinée spirituelle, il saute — ou du moins devrait sauter — aux yeux qu'aucune explication causale et mécanique imaginable ne sert à comprendre les faits et leur signification. Ici, la corrélation des différents organismes entre eux et la nature inorganique qui constitue leur milieu originel est la donnée première, irréductible à toute autre, et cette corrélation figure un cas patent de correspondance intérieure qui s'approche même de l'idéal d'une harmonie pré-établie. De l'homme est vrai tout ce qui est vrai des animaux. Mais grâce au primat du psychique dans sa constitution, le principe de la correspondance se manifeste chez lui avec une ampleur et une diversité infiniment plus grandes. Sympathie et antipathie, compatibilité et incompatibilité, connaissance et ignorance, télévision et myopie (au sens figuré le plus large possible de ces termes), force et faiblesse morales, liberté spirituelle et inertie ganique, mémoire et pressentiment sont autant de facteurs nouveaux qui entrent dans le tissu général des correspondances organiques. A quel point cette richesse sur-ajoutée affecte l'équilibre général, ressort de cette seule considération, que l'homme est l'animal ouvert à l'Univers tout entier et non pas seulement à une partie infime de celui-ci. Dans ces circonstances compliquées, il est tout simplement futile d'expliquer quoi que ce soit d'important dans la vie humaine d'après le schéma de la causalité. Littéralement tout est en correspondance, tout se tient, tout s'influence réciproquement dans l'immense champ de tension que couvre la relation d'un homme particulier avec tout ce qui existe en même temps. Il n'y a pas d'événement intérieur, si intime qu'il soit, qui n'ait pas ses correspondances extérieures et vice-versa.

C'est de ce point de vue qu'on arrive à comprendre la possibilité de la véracité de l'Astrologie — véracité que j'ai pu vérifier tant de fois qu'elle ne constitue plus pour moi un problème. Tout le monde connaît l'antique adage: astra inclinant, non nécessitant. Strictement parlant, non seulement les astres ne «nécessitent» pas, ils n'inclinent même pas. Ce qui se passe, c'est ceci: il y a correspondance entre l'homme né à un certain endroit à un certain instant, et la configuration du firmament, et cette correspondance continue à s'affirmer dans la procession du temps. Cela revient donc au même, pourrait-on dire, qu'on élève son regard au ciel ou qu'on scrute le fond d'une âme; il ne s'agit pas d'un tissu de causes et d'effets, mais d'un ensemble, vaste comme le monde, de forces vives en corrélation dont le tracé extérieur — qui revient à une projection statique sur un seul plan de ce qui est dynamique au fond et appartient à une infinité de dimensions — dont le tracé extérieur, donc, peut être défini plus ou moins en partant des principes du synchronisme et du syntopisme. Car, naturellement, un horoscope demeure toujours un système artificiel par rapport à la réalité. Pour ce qui est de l'association, dans l'ensemble d'une vie, d'éléments et d'événements qui par eux-mêmes paraissent sans rapport les uns avec les autres, le phénomène de l'association des idées à l'état de veille, ou mieux encore celui de l'association des images dans le rêve est très proche parent de ce qui fait l'unité d'un Destin. Dans Wiedergeburt (O. Reichl, Darmstadt, 1927), j'ai comparé la vie de l'humanité dans son écoulement sous forme de Devenir historique à une série de drames si bien composés que tous les personnages et tous les hasards se tiennent. Dernièrement, Wilhelm von Scholz, avec son livre si richement documenté sur la Destinée et le Hasard, m'a convaincu de ceci, que le fait brut du Destin ressemble le plus au rêve (l'homme y est rêvé, pour ainsi dire, et sa personnalité ne joue pas d'autre rôle dans l'ensemble que ne le font les autres éléments d'un rêve, qui font tous un au fond, comme projections orchestrées d'un Rêveur transcendant) et que ce n'est que le véritable artiste de la Vie, phénomène toujours fort rare, qui compose un drame de ce qui lui survint d'abord comme rêve. En effet, c'est à partir du décousu du rêve que le rôle incroyablement grand que dans la vie de l'immense majorité des humains jouent le hasard, et l'erreur, et le faux choix, et l'occasion manquée paraît le moins incompréhensible. Mais, quoi qu'il en soit: même dans le cas où tout art de la vie fait défaut et où, par conséquent, manque toute composition à partir de l'Esprit, la correspondance de tout ce qui existe et arrive dans le cadre d'un destin unitaire est un fait indéniable.

N'empêche qu'il ne peut être question d'une Destinée (à la différence d'un Destin) que là où l'esprit joue le rôle de l'artiste compositeur. C'est pour cela qu'on ne trouve que dans la vie des très grands hommes des événements aussi chargés de teneur spirituelle que ceux qui arrivent aux personnages des drames fameux. Pour arriver du Destin que chacun subit à la Destinée spirituelle, il faut en quelque sorte conquérir le premier. Le Destin en tant que tissu de correspondances est là toujours, mais il n'a pas de signification personnelle: à moins que la personnalité spirituelle ne fasse sien — par un acte créateur tout personnel, en octroyant un sens qui lui soit propre à ce qui originellement n'avait aucune signification individuelle — l'enchaînement du donné, sa vie ne revêtira jamais l'aspect d'une Destinée. Un tel homme ne jouera jamais un rôle supérieur à celui d'un élément dans la Destinée d'autres hommes; il ne deviendra jamais un sujet qui détermine l'histoire. Ici encore, tout revient donc à la libre accentuation et tout dépend d'elle.

Ce que j'ai tâché d'expliquer ici avec autant de clarté que le permet l'espace exigu dont je dispose, a depuis toujours été la prémisse inconsciente de mon développement auto-dirigé. Le lecteur ne manquera pas de s'en rendre compte en lisant dans le présent ouvrage De la Fécondité de l'insuffisant, essai écrit longtemps avant le jour où je compris ce que c'est que le Destin et ce qui le distingue de la Destinée. Mais je ne regrette pas d'avoir écrit cette autobiographie dans un état d'ignorance relative, car autrement j'aurais omis de parler de bien des choses qui ne sont peut-être pas sans intérêt général. L'approfondissement de la compréhension mène non seulement à une intégration du différencié, mais encore à une simplification des problèmes qui en partie les annule, et par autant à un appauvrissement. Je ne peux donc prolonger simplement, dans cette nouvelle préface, l'esquisse autobiographique de 1925: si je dois continuer, il me faut changer la tonalité et le timbre. A l'époque où j'écrivais ladite esquisse, j'imaginais que je continuerais indéfiniment dans l'orientation et dans le mode de vie d'un esprit spermatique. Or tous les astrologues de ma connaissance me prédisaient alors même que l'essor de mon action extérieure se terminerait brusquement en 1927. Je n'en crus rien, et j'en ai ri bien des années plus tard encore, car c'est précisément à partir de 1927 que se dessina le sommet de mon activité et de mon influence internationales. Cependant, aujourd'hui, je suis enclin à admettre que les astrologues avaient vu juste en principe: non seulement parce que le rayon d'action de l'Ecole de la Sagesse, jusque-là très grand, se rétrécit d'un coup à ce point qu'à partir de 1927 je n'ai plus pu organiser en Allemagne de ces grandes Tagungen (sessions orchestrées; consulter à leur sujet l'essai Du mystère de la polarisation dans Sur l'art de la Vie) qui avaient fait sa gloire, non seulement parce que mon influence générale commençait subitement, et sans raison tangible, à diminuer dans le même pays et que mes adversaires gagnaient du terrain journellement, mais encore qu'en moi-même, des forces contraires à mon activité spermatique s'avéraient de plus en plus puissantes, si bien que moi-même, à partir de 1927, j'ai contribué à saper les bases de mes succès de masse. C'est bien moi-même qui, dans L'Analyse Spectrale de l'Europe, ai provoqué les majorités européennes, c'est bien moi-même qui ai jeté le gant, non seulement dans la Psychanalyse de l'Amérique, mais dans une multitude de discours, à la civilisation et à la couche actuellement dominante des Etats-Unis. Les réactions inévitables qui se manifestaient et se cumulaient de plus en plus à mesure que passaient les années — car les masses sont inertes et lentes comme la lave —, au fond de moi-même, je les ai désirées. Je sentais que mon rôle fécondant était en principe terminé, que les germes jetés aux quatre vents avaient déjà poussé des racines et commencé une évolution indépendante, à laquelle je ne pouvais plus contribuer, et qu'il ne me restait plus qu'à provoquer des mouvements aussi vastes que possible pour ébranler un équilibre que je sentais périmé en moi comme en dehors de moi. Ce que je viens de dire s'applique surtout à l'Allemagne où bien rares sont ceux qui, entre 1920 et 1927, n'ont pas été ensemencés par mon esprit. C'est même moi qui le premier, dans un discours prononcé à Berlin en Janvier 1920 devant un public de banquiers, ai énoncé les idées directrices qui ont rendu possible, treize ans plus tard, la politique économique de Schacht. Quant à mon développement personnel, je sentais de plus en plus clairement qu'il me fallait changer une fois de plus d'orientation. Au milieu de mes plus grands succès, entre 1927 et 1935, je me sentais malheureux et déprimé, tout à fait comme jadis après la terminaison du Journal de Voyage. Comme alors, pendant longtemps je ne découvris pas de voie nouvelle menant vers un nouveau but positif. La seule chose sûre pour moi était une étrange nostalgie d'insuccès, d'adversité et de persécution et ce pressentiment colorait si vivement toute expérience ultérieure, que, si rien de grave ne m'arrivait, je souffrais de petites choses comme s'il s'agissait de catastrophes. Survint l'année la plus importante de ma vie, après celle dans laquelle tomba mon voyage autour du monde: l'année 1929, où je visitai l'Amérique su Sud. Là, pour la première fois, je pris conscience de la Terre comme élément constitutif de moi-même. Le premier moment de cette prise de conscience signifia pour moi une révélation aussi catastrophique que l'a été pour d'autres la Révélation de Dieu. Ce qui est la donnée première pour la plupart, je l'avais ignoré jusqu'alors complètement. Et lorsque mon contact intérieur avec la Terre fut fermement établi, je compris que les tensions et les luttes des années précédentes avaient été l'expression extérieure de la difficulté qu'a un esprit non-terrestre au fond à s'intégrer les forces telluriques. Cela a-t-il une raison d'être astrologique, que ma première prise de contact intérieur avec ces forces ait eu lieu en Amérique du Sud et qu'aujourd'hui encore, à cause de la révélation que j'eus là-bas, je sens plus d'amour pour la Terre Argentine que pour mon sol natal? Je ne le saurai probablement jamais. Quoi qu'il en soit: ce voyage en terre australe marque la seconde grande date, définissable en termes géographiques, de mon évolution spirituelle. Si, grâce à mon voyage autour du monde, j'arrivai à la première réalisation de mon être véritable sur le plan de la représentation, mon voyage en Amérique du Sud inaugura l'incarnation de l'Esprit dans mon organisme tellurique. Depuis, ce processus d'incarnation se poursuit d'année en année. Dès que le travail d'enfantement (travail toujours accompagné de maladie et de souffrance) des Méditations Sud-américaines fut, en 1932, accompli, je commençais à connaître la santé — moi qui, jusque-là, avais toujours été affligé d'un état maladif quelconque. Plus tard, la paix, jadis inconnue ou presque, se fit en moi de plus en plus sur le plan psychique. L'intégration de toutes mes forces et puissances, originellement dispersées dans une extrême différenciation, fit des progrès toujours plus rapides. Après avoir dit cela, j'ai à peine besoin de déclarer que, pour moi, les Méditations signifient infiniment davantage que le Journal. Et je crois qu'il en sera de même, à la longue, pour tous les autres. Car ce livre crée une nouvelle synthèse des principes de la Terre et de l'Esprit, et ceci précisément au point de vue de l'Ere de la Révolte des Forces Telluriques.

A partir de 1932, si je m'approchai de plus en plus de mon but intérieur, ma vie extérieure devenait de plus en plus d'abord difficile, puis insignifiante. Je trouvai de moins en moins d'écho et par conséquent de moins en moins à faire dans ce monde. Tout naturellement, je me repliai donc de plus en plus sur moi-même: qu'on pense à la Vie Intime, à l'Art de la Vie et surtout à De la Souffrance à la Plénitude, dont l'original allemand, bien plus volumineux, figure l'application complète des connaissances de principe acquises par les Méditations Sud-américaines à la vie personnelle de chacun. Mais précisément cette retraite du monde et de l'activité extérieure, je m'en rendais compte de plus en plus, correspondait à la situation cosmique. Depuis que l'histoire visible et notoire du genre humain se déroule sous le signe de la révolte des forces telluriques, ce sont les représentants de ces forces qui non seulement tiennent, ce sont eux qui ne peuvent pas ne pas tenir le haut du pavé et occuper toutes les tribunes dont la voix atteint les millions d'hommes. Désormais, l'Esprit, justement s'il veut agir, ne le peut que par la voix du Silence, en accumulant, à la longue, par le recueillement continu, une force intérieure si formidablement puissante que son rayonnement involontaire traversera un jour tous les obstacles et qu'à la fin, qu'elles le veuillent ou non, les grandes planètes visibles changeront de trajectoire, attirées irrésistiblement par la pesanteur vers un centre nouveau. A l'âge de la révolte des forces telluriques, âge concrétiste par excellence succédant à l'âge de l'abstraction inauguré par le XVIIIe siècle, l'Esprit ne recouvrera le rôle qui lui est dû que s'il s'affirme à nouveau Puissance Concrète; si, une fois de plus, le martyr, le témoin, succède au sophiste qui démontre tout et qui ne croit à rien. A l'heure où j'écris ceci, je me trouve dans la période du Grand Silence. Mais je suis convaincu que ce silence se révélera à la longue plus fécond que ne l'a jamais été mon activité.

Si, aujourd'hui, en 1939, j'embrasse d'un seul coup d'œil ma vie écoulée, elle se révèle très différente de ce qu'elle me parut être en 1925. Je sais aujourd'hui que de tout temps j'ai aspiré au fond non à une plus grande dés-incarnation, processus dont les projections sur le plan littéraire auraient été les étapes, mais à une plus grande et profonde in-carnation. Ma vie spirituelle s'achemine donc en sens inverse de celui de tous les courants de spiritualité traditionnelle à la seule exception du Zen chinois et japonais. Je vois l'étape prochaine de l'évolution humaine non pas dans un détachement plus avancé des choses de ce monde, mais au contraire dans une pénétration plus grande de ce monde par l'Esprit. Et souvent il me semble que le Sur-homme à venir ne sera pas un Maître suivant l'image que s'en font les théosophes (ni non plus, naturellement, le fauve blond de Nietzsche), mais un être dans lequel l'esprit illuminera toutes les couches de l'être jusqu'à la Gana, la reptilité et la minéralité. Et qu'à l'avenir le Sauveur ne sera pas représenté comme le Fils de la Lumière qui écrase le Serpent, mais comme le Serpent devenu lui-même fils de la Lumière. J'aspire donc — et ceci depuis toujours — à me matérialiser, non pas à me dé-matérialiser. Et c'est l'appréhension justifiée d'une scission schizophrène entre l'Esprit et la Terre en moi qui me fit, après avoir créé le Journal comme œuvre de mon seul être spirituel, recommencer ma vie tout entière. Au fond, je suis devenu écrivain, moi qui, en débutant dans la vie, n'ai senti aucune velléité littéraire et à qui aujourd'hui encore la littérature en tant que telle ne dit rien — je suis devenu écrivain parce que, étant données mes aptitudes et surtout mes inaptitudes spéciales, dues au manque d'incarnation originelle de l'Esprit dans mon corps, je ne voyais pas d'autre moyen que celui de l'expression écrite pour matérialiser tant soit peu ce que je savais être mon essence. Lorsque je compris ce que je viens d'esquisser, je vis toute ma vie d'un coup illuminée d'une lumière nouvelle. Je m'aperçus alors que dès ma première jeunesse, par étapes progressives et sous des aspects toujours nouveaux, j'avais anticipé sous forme de postulats et d'impératifs spirituels, matérialisés dans la pseudomorphose de théories, ce qui bien plus tard seulement pouvait me devenir expérience personnelle et intime, réellement vécue. Cette anticipation démontrait, sans doute possible, son caractère anticipateur par le fait qu'elle n'entraînait jamais de conviction: les idées et les images de ce que peut réaliser l'homme me survenaient, tout simplement; je n'étais jamais sûr, comme l'est le croyant, qu'elles étaient vraies. Dernièrement, je relus l'épilogue Qu'est-ce que la Vérité? de mon premier livre Le Système du Monde (Fischbacher, Paris, 1907), écrit à l'âge de vingt-quatre ans. Dès ma première jeunesse, je décrivais l'homme idéal comme celui qui, ouvert à l'Univers tout entier, et par cela même conditionné par la Totalité du Réel, serait, en vertu même de cette limitation capable de la liberté suprême que l'homme peut concevoir. Dès ma vingt-sixième année, dans Immortalité (J.F. Lehmann, Munich, 1911), je définis justement, en approchant du dehors mon propre for intérieur, duquel à cette époque j'étais incapable d'avoir conscience, l'essence de l'homme personnel comme entité supra-personnelle. Or depuis quelques années seulement, je commence à savoir d'expérience ce que j'extériorisais comme idée plus de trente ans auparavant. La doctrine tout entière de l'École de la Sagesse — dont je ne signalerai ici que ces points cardinaux: la nouvelle synthèse à créer de l'âme et de l'esprit; la pénétration réciproque de la sagesse et de la politique dans l'état de Weltüberlegenheit, terme que Maurice Boucher a traduit par celui de prééminence; la formation du caractère au delà du plan du caractère proprement dit; la métamorphose de la vie réelle par le moyen de voir à travers l'apparence phénoménale; et surtout la doctrine que dans la vie déterminée par l'Esprit, c'est le Sens qui crée l'étal de fait et non pas l'inverse, — tout ce corps de doctrines renfermées surtout dans les deux volumes Schœpferische Erkenntnis (Connaissance créatrice) et Wiedergeburt (Renaissance), mais dont tous les germes se trouvent déjà dans le Journal de Voyage, se révèle à moi aujourd'hui comme une anticipation intellectuelle d'un «Verbe» dont le sens originel fut toujours de «se faire chair». Et c'est ainsi aussi que je comprends aujourd'hui seulement, en y souscrivant de toute mon âme, ce que j'écrivais dans les pages terminales du Journal. Je les écrivais à Rayküll, le château perdu et à jamais regretté de mes ancêtres, durant le premier hiver de la Grande Guerre, en 1914 ou 1915, mais ma personnalité concrète était très, très loin alors du but que mon esprit prévoyait si clairement, et que je croyais alors déjà — naïf que j'étais! — avoir presque atteint. En fait, j'étais tellement éloigné à cette époque de mon but que mon véritable tour du monde n'a commencé qu'après la parution du Journal (dont l'épigraphe est: le chemin le plus court vers soi-même conduit autour du monde) dans lequel je voyais alors l'expression de mon pèlerinage achevé. Le Journal signifie en réalité l'anticipation théorique et visionnaire d'états concrets que je ne commence à atteindre qu'après la cinquantaine et dont il est fort peu probable que j'atteigne les ultimes et suprêmes manifestations de mon vivant ou dans cette vie.

Je vois donc maintenant, en 1939, ma vie sous un aspect très différent de celui que décrit l'essai qu'on va lire. Ma vie représente tout au fond un effort désespéré d'incarnation au sens d'une fusion des principes de l'Esprit et de la Terre. Je dis désespéré parceque la tension entre Terre et Esprit en moi est tellement grande qu'il m'est suprêmement difficile d'arriver à la fusion et interpénétration désirée. Mais ici se manifeste, une fois de plus, la fécondité de l'insuffisant (titre du premier essai du présent livre). Aurais-je remué tant d'idées, éveillé du sommeil tant d'âmes, individuelles et collectives, aurais-je créé tant de tensions, douloureuses et dangereuses souvent, mais fécondes toujours pour ceux qui s'exposaient sans réserve à leur potentiel, si j'avais été plus proche de l'état qui figure mon but atteint? Ce n'est qu'en vertu de la résistance qu'il rencontre que l'esprit prend conscience de lui-même dans notre monde terrestre. Et les mêmes résistances aguerrissent les forces vitales et morales. Depuis bien longtemps, je transpose le dernier verset de l'oraison dominicale comme suit: «que toute tentation me devienne une chance dont je profite, que toute oppresson accroisse mes forces, que toute chaîne élève ma liberté souveraine à une puissance supérieure.» C'est, en effet, précisément le Destin inéluctable qu'il doit subir, auquel il ne peut d'aucune manière échapper, qui évoque et constelle en l'homme l'énergie spirituelle. Mais l'acheminement ascensionnel que j'esquisse ici n'est pas lui non plus mon mérite à moi tout seul: ici encore s'est affirmé, à chaque étape, et avec une évidence toujours plus grande, un système entier de correspondances. L'antique adage tempora mutantur et nos mutamur in illis a un sens profond tout différent de celui que lui attribuent les prôneurs modernes d'une basse adaptation. Il ne s'agit pas d'adaptation du tout — la non-adaptation figurant le nerf de tout progrès — mais d'un développement qui s'effectue en correspondance d'un Ensemble, dont le sujet agissant constitue une partie intégrante. Les difficultés qui correspondent à l'effort initiateur de l'esprit à un moment donné se présentent — en vertu de cette loi de corrélation dont l'expression suprême est l'harmonie préétablie — en même temps que les impulsions intérieures. L'in-harmonie qui caractérise la plupart des Destins est dûe au fait — conditionné lui-même par l'existence de la «part franche» en l'homme — qu'il n'est pas forcé qu'un homme mette à profit (ou crée au besoin) les difficultés qu'il lui faut, ou que sa libre initiative entre en jeu dans la direction requise. En toute modestie je peux dire que j'ai évoqué moi-même, si elles ne se manifestaient pas à temps, les difficultés nécessaires à mon progrès. Mais, de plus et surtout, la marche du monde s'est effectuée dans mon cas en correspondance presque parfaite avec mes nécessités intérieures. Durant la Guerre Mondiale, en vertu de ma position congénitale, j'étais hors de tout contact avec les événements extérieurs; je rassemblais, je couvais mes forces intérieures. La guerre terminée, la nostalgie des grands espaces libres, accumulée dans tous les peuples, vint tout naturellement à la rencontre du Journal de Voyage écrit dès avant la guerre, et le besoin de fécondation par l'Esprit que ressentaient alors les masses créa un champ immense, océanique pour ainsi dire, pour mon action spermatique. Mais à mesure que les étoiles de l'après-guerre descendaient sous l'horizon, faisant place à d'autres, mon influence diminuait, des difficultés toujours plus grandes, créées par les forces antagonistes d'ordre tellurique surgissaient. De l'extérieur je me trouvai de plus en plus refoulé vers et en moi-même. Mais, en correspondance, mon orientation intérieure changeait; l'expansion faisait place à la concentration et à l'intériorisation. Qu'on médite cette suite que forment le Journal de Voyage, les Méditations Sud-américaines, la Vie Intime, De la Souffrance à la Plénitude: de plus en plus, en correspondance avec l'évolution cosmique, je me suis rétréci au lieu de me dilater. Et si à certaines époques la pression que je subissais a été tellement forte qu'il me fallait un effort presque surhumain pour la supporter, il s'avéra que précisément cet effort surhumain était ce que sur le moment il me fallait faire. Et il fallait cela non seulement au point de vue de mon développement intérieur: aux époques des clameurs, il n'est que la voix du Silence qui porte loin.

J'ignore si j'écrirai encore des livres, si je ne concentrerai pas plutôt tous mes efforts à venir sur la polarisation intime d'homme à homme. Car à une époque comme la nôtre, l'action invisible sur un seul être qui en vaut la peine signifie infiniment davantage que l'action manifeste sur des millions. J'ai écrit tant de livres déjà, et pas un n'a été réellement compris, et moins que tous le Journal de Voyage. Mais quoique je fasse dans l'avenir: je n'aspire plus aujourd'hui au même but que dans les cinquante-huit premières années de ma vie. L'œuvre que je médite comme accomplissement suprême et couronnement de mes vœux est l'incarnation complète de l'Esprit qui me pousse et me dirige et qui s'est longtemps servi de moi comme d'une espèce de médium dans ma personne terrestre tout entière, de sa part spirituelle jusqu'aux viscères et à la peau. En principe, une telle incarnation doit être possible. Mais elle ne devient possible pour moi que maintenant, au dernier (ou avant-dernier?) acte de ma vie, et rien n'est moins certain que j'aie l'occasion de parachever la composition. Le grand symbole de toute aspiration humaine sur terre demeure Moïse, qui mourut sur le seuil même de la Terre Promise. Mais n'est-ce pas précisément cette insuffisance — qui continue à travers les millénaires, car cette Terre continue d'être seulement promise — qui a fait la fécondité spirituelle d'Israël?…

Je terminerai cette nouvelle préface qui approfondit le Sens général du présent livre, en donnant une signification plus profonde à ce que je disais dans ma préface de 1926 de l'homme concret. Sur la base d'une expérience intensément vécue de cinquante-huit années, ce m'est devenu une certitude absolue que l'Esprit dans l'homme est une entité aussi concrète et substantielle que l'est son corps. Comme le corps, il commence sa carrière terrestre en tant que germe qui se développe lentement. Mais les lois qui régissent cette croissance sont très différentes de celles auxquelles obéit l'organisme physique; le rythme qu'elle suit est entièrement sui generis; et l'atteinte de l'état de perfection n'est jamais certaine, car le Soi-même de l'homme se réalise de décision personnelle en décision personnelle, de choix librement fait en choix librement fait, de sacrifice consenti en sacrifice consenti. Chez l'homme le pressentiment de l'Esprit figure le germe organique de son essence véritable. Ce pressentiment purement prophétique au début, devient de plus en plus réalité — si le sujet est de force à conquérir son destin — sur le plan psychique d'abord, ensuite de plus en plus, et d'étape en étape, sur tous les plans vitaux et matériels.

Mais si l'homme atteint ainsi sa fin, quelle est l'ultime révélation qu'il en reçoit? C'est ce que le Christ selon saint Jean entendait en disant: «Je suis l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin», et ce qu'exprime le Bouddhisme Zen par sa prière sublime: «Puissé-je voir mon visage originel, tel qu'il fut dès avant ma naissance.» L'origine est à la vérité la fin; ce que l'homme voit, en visionnaire, originellement et au premier éveil de son Esprit, s'avère en même temps son ultime et plus sublime accomplissement. Et le sens de la vie terrestre, j'en suis complètement sûr aujourd'hui, consiste en ceci, qu'il faut à l'homme le détour du monde entier pour se réaliser soi-même. Sans ce détour, l'homme ne progresse jamais au delà d'une anticipation intellectuelle qui n'affecte pas sa personne concrète, car l'intellect voit tout du dehors. Et c'est ainsi que les mythes de l'Enfant prodigue et de l'Ange déchu, Lucifer, acquièrent un sens nouveau. Il n'est que l'enfant prodigue qui a passé par toutes les expériences, qui soit capable et digne à la fin de rentrer dans l'héritage de son père. Et personne autre que l'Ange déchu ne peut, s'il remonte au ciel, spiritualiser la Création tout entière.

Hermann von Keyserling,
Darmstadt, février 1939

Hermann von Keyserling
  1. Hermann von Keyserling Schopenhauer
 
 

       
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Paris, dimanche 26 septembre 2021