Saint-John Perse

La face en Ouest

Saint-John Perse
Saint-John Perse

par Kenneth White

On peut avoir des réticences à l'égard de l'éloquence imposante et déclamatoire de Saint-John Perse, on peut lui préférer une parole plus sobre, il n'en reste pas moins incontestable que Perse est un des rares poètes de la modernité à ouvrir un espace large, clair et respirant, et à y projeter l'esprit.

Certains, ils sont même légion, nieraient non seulement la possibilité réelle (c'est-à-dire "non-poétique") d'un tel espace, mais sa légitimité. Sur le plan de la rhétorique, après les fastes antiques du Verbe (tradition que Saint-John Perse prolonge parfois un peu théâtralement), il ne nous resterait plus que le bégaiement. On n'aurait de choix qu'entre emphase et aphasie. Quant à la légitimité, en prétendant parler autrement qu'en bredouillant, la langue prise entre la conscience confuse de soi et un réalisme social hâtif, on voilerait les horreurs de l'humanité, sur lesquelles, au contraire, il faudrait insister, inlassablement insister, pour qu'elle n'y retombe jamais. C'est là sans doute une erreur de tactique (liée probablement dans certains cas à une paresse ou à une incapacité existentielle-intellectuelle qui arrive ainsi à se justifier moralement). Ce n'est pas en insistant sur les horreurs que l'on changera l'humanité (elle y prend plaisir), c'est en ouvrant un autre espace, un espace en dehors de ce qui a créé l'image de l'homme, et dicté les actions des hommes jusqu'ici.

Essayons donc de percevoir, de penser et de dire autre chose.

"Et le poète encore est avec nous. Et c'est montée de choses incessantes dans les conseils du ciel en Ouest."

Aujourd'hui, jour de grand vent à Gwenved: arbres agités — bouleaux, sorbiers, sapins (et bambous) — et, dans le ciel, la hâte maniaque des corbeaux, la quête évidente des pies, le vol arbitraire des mouettes.

une journées persienne s'il en fut jamais.

Voilà longtemps que je fréquente l'oeuvre de Saint-John Perse.

"Ô Poète, ô bilingue."

C'est vers l'âge de seize ans, sur la côte ouest fragmentée et lumineuse de l'Ecosse, que j'ai lu Oiseaux:

"L'oiseau, de tous nos consanguins le plus ardent à vivre... ascétisme du vol... ce non-lieu très sûr et très vertigineux... leur vol est connaissance..."

Il y avait pour moi une poésie de l'acte (le "coup d'aile", disait André Breton), une poésie physique et nue, et une poésie du réel ("du réel qu'ils sont, non de la fable d'aucun conte, ils emplissent l'espace poétique de l'homme, portés d'un trait réel jusqu'aux bords du surréel").

André Breton et Saint-John Perse (lus après Victor Hugo, Charles Baudelaire et Arthur Rimbaud)... Il est vrai que la première page d'Arcane 17 (l'évocation des fous de Bassan de l'île Bonaventure en Gaspésie) est proche de tel poème de Perse.

Surréalisme et... américanisme (et Saint-John Perse, comme il se doit, sur-américanise l'Amérique, en ajoutant au répertoire ornithologique d'Audubon le Ramier migrateur, le Courlis boréal et le Grand auk).

En fait, je suis tenté de parler d'Atlantisme.

"Voici la chose vaste en Ouest, et sa fraîcheur d'abîme sur nos faces..."

Quels sont les grands poètes atlantiques, atlantistes ? le Portugais, Fernando Pessoa; le Français, Saint-John Perse; et l'Américain, Charles Olson. Voilà des noms, et un lieu.

Mais il s'agit, essentiellement, de quelque chose d'anonyme, d'une question vaste, complexe et innommée (tous ces poètes, vieux nomades en exil, vivaient plus ou moins sous l'étoile apatride, avec un sens très fort non seulement des migrations humaines mais des mouvements de la planète) et qui concerne, entre autres éléments, la topologie du non-lieu.

Sur le plan de la connaissance (dans la mesure où l'on distingue encore connaissance et poésie — cela peut changer), c'est sans doute Gregory Bateson qui en a le mieux parlé. Je pense au chapitre final de son livre La nature et la pensée, qui prend la forme d'un dialogue: "C'est donc, delà, l'évolution ? dit la fille. Ce changement et ce glissement incessant des idées pour qu'elles concordent toutes ?" Et le père de répondre en termes de tautologie écologique (de quoi faire ricaner pendant une semaine ceux que Lautréamont appelait les "Faces de canard aux lèvres de vermouth"). Après avoir réexaminé les théories de l'évolution biologique à la lumière de l'information et de la cybernétique, Bateson en arriva à la notion d'un savoir plus large dans lequel l'esprit serait le reflet des vastes et nombreux ensembles du monde naturel extérieur au sujet pensant. A partir des sciences parcellaires, il allait vers une nouvelle théorie esthétique globale qui parlerait de "symphonies" (et d'"albatros").

C'est cela que j'ai trouvé, à l'état inchoactif et intuitif, chez Saint-John Perse. Avec, en plus, une présence au monde et une parole du monde auxquelles Bateson, qui s'en tenait à la cartographie informative, ne pouvait prétendre.

"Et la terre à longs traits, sur ses plus longues laisses, courant, de mer en mer, à de plus hautes écritures, dans le déroulement lointain des plus beaux textes de ce monde..."

Au fond, c'est dans l'oeuvre ouvrante de Saint-John Perse (plus encore que dans celle de Walt Whitman) que j'ai trouvé les prémisses de ce que j'allais appeler par la suite biocosmopoétique (voilà encore de quoi faire ricaner les faces de canard...).

"Rien là de symbolique — simple fait biologique", dit à propos des oiseaux, Perse, qui par ailleurs sort à la recherche d'une "activité nouvelle" et d'"écritures nouvelles" dans les "blancheurs d'aveugles couvaisons" et "aux feuilles jointes des grands schistes", une écriture tournant autour de "la chose même, prise dans son vif et dans son tout".

On n'est plus dans la littérature (littérature poétique comprise), avec ses vanités ipséistes, ses fantasmes et ses symboles, sa substance usée et ses contextes périmés, son langage qui sonne si souvent creux dès qu'on ne se contente plus de raconter des faits, de décrire des états psychologiques ou de faire de l'algèbre, on est au monde, dehors. Cela faisait longtemps, bien longtemps, que cela ne nous était pas arrivé.

C'est cela, le véritablement nouveau, mais pour le voir, il faut non seulement de la perspicacité, mais des perspectives. "Rendez-vous pris, et de longtemps, avec cette heure de grand sens."

En attendant, la littérature, de plus en plus dérisoire, poursuit ses tristes pistes, et la critique littéraire, à quelques exceptions près, reste lamentablement en deça de toute vie, de toute pensée véritablement poïétique, de toute écriture réellement mondiale. Célébrer Saint-John Perse, c'est, au-delà de Saint-John Perse, célebrer cela.

Kenneth White,
15 juin 1987

Saint-John Perse : Souvenir d'un jour

par Frédéric-Jacques Temple

Au début de 1953, je dirigeais à Montpellier un petit journal, Prospectus, qui eut pour collaborateurs Jean Cocteau, Blaise Cendrars, Henry Miller, Joseph Delteil, William Saroyan, à côté d'écrivains plus jeunes. Je découvris un jour que la revue Pan, jadis publiée à Montpellier, contenait en son numéro 4 (juillet-août 1908) un poème signé Saint-Léger Léger, intitulé Des villes sur trois modes, daté de 1906. Le futur Saint-John Perse était alors étudiant à Bordeaux.

J'écrivis à l'auteur, sollicitant la permission de reproduire ce poème dans Prospectus. Il me répondit:

        Cher Monsieur,
Votre lettre est loin de me laisser insensible. J'aimerais pouvoir vous accueillir, entendre plus de vous et de votre milieu. J'aimerais surtout pouvoir vous suivre de mes voeux, le faire moins abstraitement. Et je ne puis même pas répondre favorablement à la très modeste demande que vous m'adressez.
Non, ces poèmes ne doivent pas être reproduits car ils étaient très mauvais, même comme poèmes d'extrême-jeunesse, et ils avaient été condamnés par leur auteur dès leur publication fortuite. Il m'a été désagréable de les voir exhumer sans mon assentiment, et je n'ai pu y voir qu'une indélicatesse. Je sais sur quoi compter de vôtre côté, après vous avoir répondu aussi franchement. Les sentiments que vous voulez bien m'exprimer suffiraient à me le garantir.
Croyez-moi bien sincèrement désolé d'une telle réponse, et faites-moi assez confiance pour me parler de votre activité littéraire, de ce qui s'anime autour de vous, et de vous-même, plus personnellement. Je vous serre bien cordialement la main.
        Alexis St-Léger (Saint-John Perse).

Il n'était plus question de publier Des villes sur trois modes. Mais devant une aussi généreuse invitation à poursuivre le dialogue, il eût été normal que je répondisse, que j'allasse à la rencontre de cet homme qui avait fait une partie du chemin pour m'inciter à le rejoindre. Hélas, j'étais encore trop jeune, et sans doute eus-je peur de la gloire du poète que j'admirais. Je restai muet.

En octobre 1960, me trouvant à Washington, je m'aventurai à renouer avec l'auteur d'Exil dont on disait alors, à voix plus haute que basse, qu'il allait obtenir le Prix Nobel. Je téléphonai. Ma visite fut acceptée à condition qu'elle ne dépassât pas cinq minutes, car le poète faisait ses malles pour la France, et peut-être pour la Suède. Je sonnai au 2800 Woodley Road. Des bagages encombraient l'appartement. Mais on ne se hâta pas de m'expédier. les cinq minutes prescrites furent multipliées par dix. Là, je fus bien obligé de parler de ce que j'avais tu naguère: de mes travaux, de mon milieu, de mes amis, de mon goût pour la botanique et la zoologie, de la revue Pan, de Montpellier et de Sète, de Valery Larbaud, de Paul Valéry, des frères Platter, de Rabelais, mais aussi du Jardin des Plantes et du triomphe estival des lotus et des Victoria regia. Je revenais de Louisiane, j'y avais vu plonger des anhingas parmi les jacinthes d'eau, et j'étais fier d'avoir déniché dans un grenier du Musée Cabildo de la Nouvelle-Orléans un exemplaire du livre-éléphant d'Audubon: je laisse à penser ce que furent ces cinquante minutes en compagnie de Saint-John Perse, ce poète quasi fabuleux qui avait bien voulu descendre de son Olympe pour m'interroger sur mes rêves et mes goûts. Mis en confiance, j'osai lui poser une question qui eût fait sursauter d'autres poètes de moindre envergure: reconnaîtrait-il, dans ses grandes envolées d'une éloquence lyrique, le même vent des îles qui passe dans Les Conquérants de José-Maria de Hérédia ? A coup sûr, lui dis-je, le verset persien doit beaucoup à "l'azur phosphorescent", aux "misères hautaines", aux "étoiles nouvelles".

Je fus surpris de ne pas être foudroyé sur le champ.

"Hérédia... C'est intéressant, me dit-il avec un sourire. Oui, il était de Cuba... le même vent de mer... peut-être... pourquoi pas ?" Il resta rêveur pendant quelques secondes. "Il faudra en reparler, me dit-il, faites-moi signe bientôt, envoyez-moi vos poèmes."

Quinze jours plus tard, en Californie, me parvint la nouvelle que Saint-John Perse avait obtenu le Prix Nobel de Littérature. De Santa-Fé, au Nouveau Mexique, où j'étudiais les rituels des Navahos, je lui écrivis pour le féliciter et le remercier de son accueil. Revenu en France, je ne tentai pas de le revoir. La presqu'île de Giens n'était pas loin de chez moi, mais la même pudeur qu'autrefois m'avait saisi. Je ne le revis plus.

Après la mort de Saint-John Perse, consultant sa bibliothèque personnelle à Aix-en-Provence, je découvris un exemplaire de ma traduction des Psaumes de la Création des indiens Navahos que je lui avais envoyé et qu'il avait conservé.

Est-il nécessaire de dire que mon regret de n'avoir pas donné suite à notre dialogue de Washington s'accroit avec les ans ?<

Frédéric-Jacques Temple,
15 juin 1987

Saint-John Perse
  1. détours d'écriture.
  2. Saint-John Perse La face en Ouest, par Kenneth White.
  3. Saint-John Perse Souvenir d'un jour par Frédéric-Jacques Temple.
 
 

       
Copyright © Noël Blandin / La République des Lettres
Paris, mercredi 22 septembre 2021