Alfred Jarry

Biographie
Alfred Jarry
Alfred Jarry

Écrivain français, Alfred Jarry est né le 8 septembre 1873 à Laval.

Il vit d’abord à Laval, ou son père est négociant, mais ses parents se séparent en 1879, et Mme Jarry s’installe à Saint-Brieuc avec ses deux enfants, Alfred et sa sœur aînée, Charlotte.

En 1888, ils déménagent à Rennes. Au lycée, Alfred Jarry rencontre la figure déjà mythique d'un professeur de physique, M. Hébert, dit père Héb., solennel et chahuté. Autour de lui, depuis plusieurs années, les lycéens composent des poèmes et des pièces où il est roi de Pologne. Jarry lit ces textes et monte l’un d’eux, Les Polonais, sur un théâtre familial.

Il prépare à Rennes d’abord puis à Paris, en 1891, l’entrée à l’École Normale Supérieure, mais il échoue car la littérature l’intéresse davantage. À partir de 1893 il publie ses premiers textes dans diverses revues. Surtout, il se lie avec l’équipe du Mercure de France: Alfred Vallette, sa femme Rachilde, et Remy de Gourmont.

En octobre 1894, le Mercure publie le premier livre de Jarry, Les Minutes de sable mémorial, proses et vers marqués par le symbolisme décadent de l'époque. L’un des morceaux, Guignol, met en scène le père Héb. devenu le père Ubu.

Après son service militaire (1894-95) écourté pour raisons de santé, Jarry publie Ubu roi (qui reprend Les Polonais) en juin 1896. Secrétaire du Théâtre de l’Œuvre, il parvient à y faire jouer sa pièce le 10 décembre 1896. Le «merdre» initial lancé au public voit le début d'un scandale auquel la presse fait largement écho.

Jarry dispose alors de tout ce qui peut favoriser une carrière d’écrivain, même le scandale qui rend un nom célèbre. Délibérément ou non, il refuse l’intégration sociale et se met peu à peu en marge de la communauté littéraire. Sa brouille avec Remy de Gourmont, épisode décisif, l’écarte de fait du Mercure de France. Vivant souvent solitaire dans sa petite villa de Corbeil appelée le «Phalanstère», il se coupe du monde et même se clochardise. Sa misère réelle passe pour de l’extravagance auprès de ses amis, tandis qu’il joue à être «père Ubu».

Il écrit beaucoup. De 1897 à 1900 paraissent Les Jours et les Nuits, une large partie de Gestes et opinions du docteur Faustroll. pataphysicien, L’Amour en visites, L’Amour absolu, deux Almanach du père Ubu et Ubu enchaîné. Mais la littérature n’est pas sa seule activité puisqu'il travaille aussi au Théâtre des Pantins, installé chez son ami le musicien Claude Terrasse. II y fait jouer et y monte nombre de spectacles, écrivant des «vers de mirliton» qu’il affectionne beaucoup.

De 1900 à 1903, sa collaboration régulière, soutenue par Fénéon, à La Revue blanche, le conduit à renouveler sa production et à élargir son public. Il y donne de très abondantes chroniques, Les Spéculations (qui deviendront La Chandelle verte, posthume), mais aussi des critiques de livres et de théâtre, et deux romans, Messaline et Le Surmâle. La fermeture de La Revue blanche en avril 1903 met un terme à ce relatif équilibre.

Pendant ses dernières années dominées par la dégradation de sa santé, due à la misère et à l’alcoolisme, le travail de Jarry paraît s’enliser dans deux entreprises littéralement interminables: une adaptation de Rabelais sous forme d’opéra-bouffe et le grand roman que devait être La Dragonne. Il n’achèvera ni l’une ni l’autre. À partir de 1906 il fait de longs séjours à Laval chez sa sœur. En mai 1906, la maladie déclenche en lui d’étonnantes visions mystiques, qu’il raconte en détail dans plusieurs lettres et qu’il intègre au projet de La Dragonne.

La maladie et la misère lui laissent de moins en moins de répit. Il donne encore deux volumes, une opérette, Le Moutardier du pape, et une plaquette de «souvenirs» à propos d’Albert Samain.

Alfred Jarry meurt de méningite tuberculeuse à Paris le 1er novembre 1907, à l'âge de 34 ans.

Jarry appartient à une génération, marquée par Stéphane Mallarmé, qui constate les limites de la littérature. Comment s’en protéger, éviter de devenir un «homme de lettres»? Le prodigieux masque d’Ubu lui a en ce sens servi de bouclier: lourd de parodies et de dérision, il sert aussi à critiquer l’auteur que Jarry refuse d’être: il n’a pas écrit Ubu, emprunté à ses condisciples rennais. Plutôt que l’auteur, il choisit d’être le personnage aux yeux de ses contemporains, s’identifiant à Ubu, lui empruntant un ton, des tics et même son nom (il signe fréquemment ses lettres «Père Ubu»).

S’il fait ainsi un théâtre de sa vie, s’il devient son personnage, c’est aussi qu’il s’est toujours intéressé au corps de l’acteur comme marionnette. Son activité au Théâtre des Pantins fut bien plus importante que ne le laissent supposer les traces écrites, une poignée de livrets d’opérettes. Le vers de mirliton est à la littérature ce que la marionnette est au corps humain: il en montre l’essence. Dans le même esprit, il fait jouer et travailler les mots en tous sens, les démonte, pratique la dérive étymologique et la pluralité des langues comme le fait le James Joyce de Finnegans Wake.

C’est qu’il porte sur l’existence le regard à la fois proche et infiniment lointain du logicien. Sa méthode, la pataphysique, définie dans Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, est une pratique perpétuelle et rigoureuse de la spéculation, de la «solution imaginaire». Le monde est une fiction, un gigantesque jeu. Pour Faustroll, l’espace quotidien est un damier ou un jeu de l’oie. L’univers de Jarry est menacé d’être purement intellectuel mais le ventre – Ubu et sa «gidouille» – et le sexe sont tout aussi présents. L’extraordinaire défi du Surmâle dit jusqu’au vertige, la nature du désir sexuel: «L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment.»

L’œuvre de Jarry, surtout jusqu’en 1900, est marquée par le style de son époque, par le raffinement et la préciosité symbolistes, s’accomplissant dans le poème en prose. Mais tout aussi forte est l’exigence d’échapper à la «littérature», tant par le primitivisme d’Ubu roi que par une écriture quasi mathématique, tendant au théorème, à la spéculation pure. Jarry est alors proche de Paul Valéry, qu’il fascina. Pour tous deux, il s’agissait bien de «tuer la marionnette» littéraire – mais les moyens qu’ils employèrent pour le faire divergèrent à l’infini. Jarry n’est finalement peut-être comparable qu’à Isidore Ducasse, dont il avait la violence et l’intelligence masquées. Il en fut d’ailleurs un des tout premiers lecteurs et, assurément, le premier écrivain à tenter de le penser.

Patrick Besnier,

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Paris, dimanche 14 avril 2024